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vendredi 29 février 2008

Assassin’s Creed - La sécurité routière fait main basse sur le jeu vidéo

la Punto tuning d’Ubisoft

Assassin’s Creed d’Ubisoft est un moniteur d’auto-école prudent. Il aime la sécurité et respecte toujours le code de la route. Seul petit bémol : souvent, lors de ses leçons, ses élèves s’endorment au volant...

Qui n’apprécie pas de s’endormir en voiture, tranquille, au ronronnement du moteur, quand d’autres prennent la responsabilité de conduire ? C’est à ce bon souvenir que l’on est rappelé par Assassin’s Creed. Mais l’expérience est tout de même curieuse : comment un jeu vidéo comme celui-ci peut-il donner l’impression de s’endormir en voiture ?

Vroum-vroum

"Les « auteurs » et leurs promoteurs fabriquent et vendent de la camelote. Mais le public l’achète – et n’y voit que de la camelote, des fast-foods. Loin de fournir un motif de consolation, cela traduit une dégradation catastrophique, et qui risque de devenir irréversible, de la relation du public à 1’écrit. Plus les gens lisent, moins ils lisent. Ils lisent les livres qu’on leur présente comme « philosophiques » comme ils lisent les romans policiers. En un sens, certes, ils n’ont pas tort. Mais, en un autre sens, ils désapprennent à lire, à réfléchir, à critiquer. Ils se mettent simplement au courant, comme l’écrivait L’Obs il y a quelques semaines, du « débat le plus chic de la saison »". On pourrait assez bien transposer cette constatation de Castoriadis (http://www.pierre-vidal-naquet.net/spip.php?article49) dans le monde du jeu vidéo, à propos notamment du très sécurisé Assassin’s Creed. On m’objectera tout de suite qu’il faudrait se montrer plus charitable envers un tel jeu vidéo, lui faire honneur en ne se concentrant que sur ses "points positifs" (ils seront explicités plus bas) et reconnaître qu’il s’agit là d’un jeu plein d’ambition, sans doute imparfait, certes, mais bien plus mieux que beaucoup bof. Cependant, et j’en accuse ma pingrerie et mon étroitesse d’esprit, jouer à Assassin’s Creed semble procurer autant de plaisir que ces séances de conduite virtuelle imposées aux apprentis conducteurs par les bornes d’arcade de la sécurité routière (une once de flatterie en plus, il faut reconnaître). Autrement dit, Assassin’s Creed, c’est la première épreuve du permis : si en jouant vous ne vous endormez pas, alors vous serez sans doute un conducteur attentif.

Tut-Tut

C’est vrai qu’Assassin’s Creed a tout de même des qualités incontestables. Il fait en effet partie de ces rares jeux en 3-D, au level-design accidenté au possible, pourtant plus lissent et moins rythmés qu’un sprite 2-D vieux de 10 ans (le tout premier Mario était moins discipliné), ce qui n’est pas rien (plus récemment le Castelvania de la psp offre, avec moins d’esbroufe, des sensations plus vertigineuses) ; Assassin’s Creed réussit encore à mettre en scène un assassin acrobate dans une ambiance sécurité routière des plus étouffantes et balisée, tout en restant crédible et ça, ce n’est pas rien non plus ; Assassin’s Creed met en scène un grand héros-nigaud à la virilité racoleuse, crasseuse de flatterie, finement mise en scène, pour le plus grand plaisir des joueurs en manque de biceps et ça, c’est généreux ; Assassin’s Creed, sans se faire repérer, se fait passer pour un jeu mature tout en prêchant une soumission constante et ça, seuls les grands assassins comme Altaïr en sont capables (soit dit en passant et n’en déplaise aux joueurs pressés, un jeu comme Mario Sunshine, d’apparence puérile, est en réalité d’une maturité bien supérieure à un jeu comme Assassin’s Creed : le joueur a encore à faire dans Mario Sunshine et tout ne lui est pas donné). C’est vrai qu’Assassin’s Creed a le mérite de poser clairement une question existentielle grave : y-a-t-il d’autres plaisirs dans la vie que de se gratter là où ça démange ?

Pouet-Pouet camion

Oyez joueurs ! Vous allez traverser de magnifiques paysages d’autoroute, au volant d’une voiture sans permis. N’oubliez pas de mettre votre ceinture sinon…sinon rien pour tout dire : il ne peut rien vous arrivez dans Assassin’s Creed. Vous pouvez sauter avant l’arrêt du véhicule, vous ne risquez rien. Et le véhicule non plus d’ailleurs ne risque rien : il n’a même pas besoin de vous pour se conduire tout seul là où il doit aller.

Nous conseillons donc Assassin’s Creed à vous, joueurs, si et seulement si (on va faire le plus large possible) : Vous n’avez qu’une notion carcérale et policière du jeu vidéo ; Vous pensez que l’espace public doit être une base d’appuie pour la volonté de tous, mais à la condition qu’il soit institué à l’image des biens nés ; Vous trouvez que l’espace public n’est pas suffisamment bien agencé pour assurer votre sécurité ; Vous trouvez qu’il n’y a pas assez de policiers pour quadriller les rues ; Vous avez toujours eu le sentiment diffus que les grands projets urbains ne procédaient pas d’une pensée suffisamment disciplinaire ; Vous aimez qu’on contrôle vos papiers d’identité et vous pensez qu’il faudrait revoir à la hausse les objectifs du très novateur et moderne ministère de l’immigration et ce, afin d’augmenter encore les contrôles d’identité arbitraires pour, finalement, assurer davantage votre sécurité ; Vous aimiez les lectures engagées des grands textes de la littérature française que faisaient vos professeurs de lycée ; Vous adorez lire les brochures de la sécurité routière ; Vous pensez que la réhabilitation du subjonctif imparfait à l’école primaire représente une réforme nécessaire ; Vous pensez qu’une nation en bonne santé doit pouvoir présenter, pour un enseignant-chercheur, 1OO fois plus de CRS ; Vous aimez, comme notre courageux président de la république, faire de la politique-curling : chauffer énergiquement la glace et supprimer les obstacles, les perturbations afin de ne pas troubler le monde tel qu’il nous est donné et tel qu’il se fait, afin de préserver la trajectoire du donné et s’y soumettre ; Vous pensez qu’il faut imposer la gouvernance au détriment de l’action politique ; vous pensez que l’aliénation est une valeur et qu’il faut s’auto-aliéner plus pour être plus. Alors oui, vous aimerez Assassin’s Creed, le tout dernier didacticiel de luxe d’Ubisoft, où l’apologie du tout sécuritaire. Et là, c’est à n’y rien comprendre.

Bref (qu’on ne m’accuse pas d’être dupe de mes propres métaphores) Ubisoft prendrait-il les joueurs pour de petits pigeons ? Voudrait-il les nourrir, afin de les soulager généreusement là où ça démange, en régurgitant de petits asticots dans leurs gosiers ? « Que cette camelote doive passer de mode, c’est certain : elle est, comme tous les produits contemporains, à obsolescence incorporée. Mais le système dans et par lequel il y a ces camelotes doit être combattu dans chacune de ses manifestations. Nous avons à lutter pour la préservation d’un authentique espace public de pensée contre les pouvoirs de l’État, mais aussi contre le bluff, la démagogie et la prostitution de l’esprit » (http://www.pierre-vidal-naquet.net/spip.php?article49) et la tyrannie de la sécurité routière qui, s’échappant de sa sphère de validité, vient s’imixer dans le jeu vidéo, opprimant au passage le pauvre Altaïr...

par Tonton

Messages

  • Comparaison aussi étonnante que celle-ci ! J’arrive peut-être deux ans après, mais je tiens quand même à réagir...

    Vous reprochez visiblement, et si j’ai bien compris, la grande monotonie d’Assassin’s Creed, et même des jeux récents triple A en général. En effet, on est souvent pris par la main du début à la fin et il est devenu vraiment difficile de perdre des vies et tomber dans des Game over. Seulement, le jeu vidéo a évolué. Avant, et en gros jusqu’à l’arrivée de la 3D, on avait la plupart du temps, hors RPG, des jeux qui ne racontaient pas vraiment d’histoires, qui n’avaient pas besoin de raconter d’histoires, seulement transmettre du fun à travers des gameplays innovants. Avec la 3D, les possibilités techniques se sont affinées et aujourd’hui, c’est l’inverse qui se produit : on voit moins de grandes innovations de gameplay, mais plus d’histoires - plus d’histoires, car la technique est désormais capable d’assumer une narration plus solide.

    Alors j’en viens à ma question : Pourquoi casser du sucre sur ces jeux qui racontent des histoires, sous prétexte qu’ils sont trop faciles ? A partir du moment où l’on souhaite faire rentrer le joueur dans son histoire, lui faire suivre la narration d’un bout à l’autre sans le perdre, alors le Game Over n’a plus de sens. A l’origine, le Game Over était une manière artificielle d’allonger la durée de vie d’un jeu (ou de pousser à remettre des pièces dans la borne d’arcade si on remonte plus loin) - mais aujourd’hui, les jeux sont assez longs et personnellement, être obligé de recommencer chaque scènes jusqu’à ce que je la connaisse par cœur et la maîtrise parfaitement, ça m’ennuie. C’est tueur d’immersion et franchement dispensable. Écoutez c’est bien simple, le Game Over propose toujours deux options : Recommencer ou Quitter. Le premier fait perdre du temps et est, comme je l’ai dit, tueur d’immersion ; le second signifie carrément un divorce total entre le joueur et la machine.
    Par conséquent, et comme il est difficile d’imaginer une conclusion autre qu’un Game Over en cas d’échec d’une scène, on préfère simplifier le jeu. (on saluera tout de même la belle performance de jeux comme Braid ou Planescape).

    Donc, on aime ou pas son héros, on aime ou pas le contexte historique, on aime ou pas le gameplay, mais selon moi, Assassin’s Creed est un bon jeu, qui a un scénario et des dialogues intéressant, et dont son histoire ne pourrait pas être bien suivi, à mon sens, si elle était sans cesse hachées par des éternels retour dans le passé (le fameux Game over) qui n’ont aucun sens dès lors qu’on souhaite raconter quelque chose... vous ne trouvez pas ?


    • Merci pour votre post.

      Je reconnais avoir quelque peu caricaturé A.C.

      Cela dit, je ne crois pas qu’il y ait incompatibilité entre challenge intéressant et narration intéressante.
      Entre le marteau et la plume, il y a sans doute des positions intermédiaires possibles : il est également caricatural de faire comme si l’on devait choisir entre gameplay exigeant et histoire bien menée (soit dit en passant, je ne trouve pas que la narration d’A.C soit un modèle du genre : l’histoire est plutot a mon sens un modèle de produit banalisé).

      Je ne saurais pas évaluer votre remarque historique qui dit quelque chose comme : progrès technique et progrès dans la narration évoluent en raison directe l’un de l’autre. Cependant et à vue de nez, cela me parait douteux ou vrai seulement dans une certaine mesure (qu’il faudrait précisément définir). Dire une chose comme celle-ci revient a dire a mon sens : depuis que l’on a inventé la machine a écrire et qu’il n’est plus besoin de recopier les poèmes homériques sur des parchemins, les dits poèmes ont progressé du pt de vue narratif ...

      A.C me semble plutot etre le symptome d’un jeu video qui n’a pas encore trouvé le bon équilibre esthétique, qui manque de justesse.

      N’hésitez pas a preciser vos idees ou me demander des precisions.

      Cordialement,

      Tonton


    • En effet, je pense aussi qu’un juste milieu entre difficulté élevée et narration efficace puisse être trouvé - seulement, et c’est une chose à laquelle il m’arrive de réfléchir, c’est un véritable casse-tête. Même dans les jeux que je citais et qui avaient réussi à concilier les deux, il y a toujours un petit quelque chose qu’on perd, ou qui n’est pas réellement parfait : Dans Braid, on peut parcourir les niveaux sans problème, mais ramasser toutes les pièces de puzzles demande plus de réflexions. Or, on ne connait la conclusion de l’histoire que si on a bouclé tous les tableaux. Bon bref. Tout ça pour dire que le jeu vidéo est un média encore très jeune qui copie un peu ses grands frères, cinéma en tête, faute d’avoir sa grammaire propre - mais ça viendra tôt ou tard, même si les problèmes sont nombreux et particulièrement épineux, j’en suis convaincu.
      Sinon, oui je suis d’accord, la narration d’Assassin’s Creed n’est vraiment pas exceptionnelle - je pensais plutôt à son histoire, et puis son ambiance surtout, qui font que l’on reste immergés dans le jeu. Et à mon sens, le fait que sa progression ne soit pas heurtée par des scènes trop difficiles peut y avoir un peu contribué.

      A part ça, oui, je pense que les progrès techniques des consoles ont pu améliorer non pas les histoires, mais la manière de les raconter, la narration. Après, c’est vrai qu’avec l’imprimerie, ça ne se vérifie pas vraiment ; mais avec un média plus jeune et sans doute plus proche du jeu vidéo, comme le cinéma, c’est peut-être plus pertinent. Bon, je ne suis pas un érudit en cinéma, mais j’imagine que le perfectionnement des caméras, par exemple, aura permis de réaliser des plans peut-être plus recherchés, je ne sais pas... Dans le jeu vidéo, il me semble que si l’on prend deux jeux qui racontent la même chose, l’un en 2D et l’autre en 3D, ils n’auront pas du tout le même impact émotionnel sur le joueur. Après, on est bien d’accord, ces progrès techniques ne restent que des outils qui aident la narration, qui y participent - le talent des créateurs reste évidemment indispensable et irremplaçable, même par la technique

      Donc pour conclure, je dirais que le progrès technique peut aider la narration (même s’il n’est pas le seul élément qui rentre dans l’équation) ; et que si l’on se penche sur le cas du jeu vidéo et de son apparente médiocrité, sans doute est-ce parce que le média se cherche encore et qu’à force d’explorer de nouveaux type de gameplay, on finira bien par trouver un bon compromis entre difficulté et narration ? Mais ne croyons pas que rien ne bouge, car on pourrait peut-être citer de jolis essais comme BioShock et ses rapports audio qui alimentent, et seulement si on le souhaite, le background et les personnages du jeu, ou plus récemment Heavy Rain : je ne pense pas que la démarche de David Cage soit la meilleure à suivre, mais au moins a-t-elle le mérite de chercher, elle (oui, j’avoue vous rejoindre sur le cas Modern Warfare :o) ).


    • L’idée selon laquelle c’est la jeunesse du jeu vidéo qui serait la cause (au moins partielle) d’une certaine médiocrité m’a toujours paru n’être qu’une simple métaphore qui n’expliquait pas grand chose (cad sans grand rapport avec la realité), mais qui pouvait etre, a la rigueur, assez persuasive et rassurante.

      Le fonctionnement economique du jeu vidéo (de la fabrication à la distribution) comme le rappelle souvent et avec prudence Eidolon, dispense de faire ce genre d’hypothèse sur la prétendue jeunesse du médium et permet d’expliquer assez bien son état actuel

      Cordialement,

      Tonton


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