The cult of fun has spread like some disgusting haemorrhagic disease

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jeudi 8 mai 2008

Jeu de dupes

C’est c’ui quidi quiyé !

Dans la querelle médiatique qui oppose partisans et détracteurs du jeu vidéo, on a la nette et désagréable impression d’assister à un jeu de dupes. En effet, les participants (représentés par la presse spécialisée et des joueurs qui semblent se glorifier de défendre une position minoritaire et progressiste contre la force écrasante de médias généralistes, conservateurs et démagogiques qui, flattant les préjugés d’un sens commun peu à l’aise avec le jeu vidéo, se font gloire de leur fermeture) semblent tous se vautrer dans une ignorance systématique ne faisant seulement place, de quelque côté que s’énonce le problème (et c’est déjà beaucoup dire !), qu’à des intérêts fricocentrés à la vue courte, dont l’opposition apparente cache mal une même impotence et démission critique.

La seule chose que l’on constate en tant que joueur tâchant de comprendre, toute proportion gardée, le sens des pratiques qu’il aime et qui l’engage, c’est une même soumission au monde du jeu vidéo tel qu’il se fait : les uns et les autres ne fabriquent que des slogans publicitaires dans un espace de possibles ou l’opposition polémique est une possibilité quelconque et sans valeur critique ajoutée. Comme disait Castoriadis, presse spécialisée et presse généraliste conspirent, c’est-à-dire respirent dans le même sens, pour un même résultat : l’insignifiance .

Ainsi, à l’occasion de tel débat à la mode qui, au lieu de présenter l’occasion d’une prise de risque critique réelle, rapporte une juteuse publicité, on voit s’étaler la nullité critique et les petites prises de position corporatistes qui ne donnent à voir qu’un certain état du rapport de force entre les agents engagés et prêts à jouer le jeu, c’est-à-dire affirmer leur « reconnaissance des lois immanentes du jeu […] ou, si l’on préfère, de la distribution du capital spécifique qui, accumulé au cours des luttes antérieures, oriente les stratégies ultérieures » [1].

Bref et pour reprendre une expression pas moins à la mode, se manifeste une pensée unique : unique parce que sans opposition véritable, c’est-à-dire sans conquête d’une distance critique véritable vis-à-vis de l’air du temps et de la fabrication dominante du domaine abordé ; unique parce qu’exceptionnelle : polémique où se montre une non-pensée intégrale, - en un mot : résignation générale à produire de la signification.

On objectera d’emblée que lorsqu’un discours s’en prend systématiquement à un autre ou qu’un discours centre son effort exclusivement sur la réfutation des démonstrations d’un autre, on a souvent observé qu’il adoptait de façon implicite ou explicite un certain nombre de postulats essentiels empruntés sans plus à la position adverse et que, du seul fait de vouloir la combattre, le discours, à son corps défendant, en venait à choisir non seulement les mêmes problèmes en vue de la discussion, mais parfois, la même manière de poser les problèmes. Or, le paradoxe de cette situation « critique » - presse spécialisée vs presse généraliste – tient au fait que non seulement on ne parvient pas à renverser l’une des thèses soutenues par l’adversaire en son contraire, mais on adopte sans discussion des aspects essentiels que l’on va compléter par d’autres à propos desquels alors, mais alors seulement, on « retourne » la position combattue : "Dans GTA IV on peut certes tuer, mais on peut aussi ne pas le faire j’vous f’rais remarquer ! GTA IV est violent oui, mais il est déconseillé aux moins de 18 ans j’vous f’rais dire, etc. Ah, ah, Michel Denisot ! Tu n’as qu’à bien te tenir !" Cependant et plus radicalement, dans l’une ou l’autre de ses positions, on ne trouve ni problématisation, ni démonstrations que ce soient qui pourraient être renversées, récusées, niées, opposées, etc.

La thèse centrale, ou plutôt l’ignorance principielle partagée par tous, d’autant plus insidieuse qu’elle est appuyée sur une ignorance complète des enjeux qui structurent l’espace des possibles de positions en oppositions et qui coefficientent la trajectoire des discours, c’est qu’un jeu, c’est un jeu et-pis-c’est-tout. Or, si la presse spécialisée voulait bien prendre une minute et taire son vain activisme brouillon ampoulé, elle s’apercevrait que jouer est une activité qui n’a rien d’évidente en elle-même et qu’elle ne s’offre pas à une intelligibilité immédiate. Si la presse spécialisée voulait bien s’instruire un peu, elle s’apercevrait, tout comme il n’est pas suffisant de vivre en société pour savoir ce que c’est qu’un fait social ou qu’il ne suffit pas, comme disait le vieux Hegel, de posséder dans son pied la mesure d’un soulier pour être cordonnier (il faut encore se donner de la peine et faire des efforts pour posséder un talent, ce à quoi la presse spécialisée semble avoir tout à fait renoncée...), qu’il n’est pas suffisant de jouer beaucoup pour savoir ce que c’est que jouer. Si la presse spécialisée voulait se donner la peine de contempler autre chose que sa propre vacuité soumise, elle s’apercevrait que des concepts - qui n’ont pourtant rien de bien "sorcier" ! - comme le couplage, l’espace intermédiaire, le faire, l’imagination, la représentation, l’abstraction réfléchissante, la créativité, le décentrement, l’interaction, le principe de réalité, etc. permettent d’évacuer sans trop suer les préjugés liés à l’idée que le jeu vidéo, par nature, est une activité reproductrice abrutissante, c’est-à-dire une pratique déréalisante vouée à l’imitation stérile, comme ils permettent d’ailleurs de ne pas répéter bêtement que tel jeu vidéo est un jeu sous le seul prétexte qu’il est vendu comme tel : il y a des jeux vidéo qui ne sont pas des jeux (Cf. notre dossier Call of Duty 4). À croire les « critiques » de la presse spécialisée, on n’a jamais échoué à produire du jeu dans le jeu vidéo : tout au plus a-t-on échoué, de temps en temps, à produire du « fun », terme qui semble représenter selon cette presse la condition nécessaire et suffisante de la pratique ludique. Tout ce qui est produit – tout ce qui mérite d’être mentionné, c’est-à-dire tout ce qui rapporte une confortable publicité – est plus ou moins merveilleux. Mais il est sans doute plus reposant et plus lucratif de faire le fier en jouant avec ses déjections (quoique ce puisse être créatif !) et ses petits intérêts corporatistes égo/sociocentrés et de croire produire ou trouver avec/dans son Moi, à grands coups d’introspection misérable, ce que c’est qu’un jeu et ce que sont les vertus du jouer, etc.

Cette complaisance envers son génie personnel (c’est que, comme dirait l’autre, quand il s’agit d’écrire quelque chose il faut tout de même s’instruire un peu parce qu’il est vraiment facile d’écrire de gros livres quand on réalise, dans toute la force du terme, son ignorance et qu’on réifie la douce mélodie de ses préjugés) est associée à une attitude doxique qui éloigne encore davantage la presse spécialisée d’une critique effective. Les structures du champ journalistique, qui vont des réseaux explicites de financement jusqu’aux luttes internes plus cachées et symboliques des sous-champs "spécialisés", ne sont jamais prises comme objet d’étude de sorte que les journalistes spécialisés ne font que barboter dans de fausses évidences pour réifier ensuite la violence symbolique inhérente à toute paresse doxique et qui consiste à rationaliser des intérêts particuliers, le plus souvent bien éloignés de quelque chose comme la recherche de l’objectivité. Autant dire que cette nullité critique de la presse spécialisée est un véritable danger pour le débat public, un véritable obstacle pour la préservation ou la création d’un authentique espace public de pensée [2] et participe de la même mascarade soumise que la diffusion soigneusement administrée de préjugés à laquelle se livre la presse généraliste :

« Ceux qui, dans un état déterminé des rapports de force, monopolisent (plus ou moins complètement) le capital spécifique, fondement du pouvoir ou de l’autorité spécifique d’un champ, sont inclinés à des stratégies de conservation – celles qui, dans les champs de production des biens culturels, tendent à la défense de l’orthodoxie –, tandis que les moins pourvus de capital (qui sont souvent les nouveaux venus, la plupart du temps, les plus jeunes) sont enclins aux stratégies de subversion – celles de l’hérésie. C’est l’hérésie, l’hétérodoxie, comme rupture critique, souvent liée à la crise, avec la doxa, qui fait sortir les dominants du silence et qui leur impose de produire le discours défensif de l’orthodoxie, pensée droite et de droite visant à restaurer l’équivalent de l’adhésion silencieuse de la doxa » [3].

Ce à quoi on assiste ce n’est donc, finalement, qu’une montée de la légitimité marchande du jeu vidéo qui engendre, petit à petit, si ce n’est une restructuration des rapports de force, un léger vacillement de la structure du sous champ journaliste de la critique des biens culturels : la presse spécialisée dans le jeu vidéo, presse plus où moins hérétique, se voit ainsi dotée de la possibilité d’échanger avec la presse généraliste et orthodoxe, situation qui offrirait certes une possibilité de légitimation critique du jeu vidéo (ce que les pensées nulles de la presse spécialisée ne favorisent pas), mais donnant surtout à voir une même soumission orthodoxe aux ajustements successifs du marché. Dans ce cas ce n’est point la force de critiques plus ou moins indépendantes qui détermine le rapport ortho/hétérodoxe, mais la force du marché qui elle seule est capable d’imposer ce que l’on peut ou pas considérer comme jeu vidéo, champ des possibles devant lequel presse spécialisée et presse généraliste se croûtent les genoux dans le temps même, comble du ridicule, où elles croient développer une discussion informée. Bref, ce qui est joué ce n’est rien autre chose que le jeu de dupes du conformisme généralisé.

Dès lors, rappeler que les presses spécialisées et généralistes, tous médias confondus, sont le plus souvent commandées par des méthodes marketing parce que soumises aux exigences concurrentielles et à la conjoncture de leur marché, ce n’est pas une grande affaire et c’est même le degré zéro, parce qu’explicite, de l’analyse critique. Cependant, ce simple rappel superficiel n’est point intégré et ne favorise jamais, quoiqu’on en dise, la moindre leçon d’humilité. La presse spécialisée croit pouvoir substituer au fait une imbécile et impotente protestation contre le fait, masquant ainsi le plus souvent et avec succès, aux yeux des joueurs comme à ses propres yeux (conservant du même coup et symboliquement une image conservable de son devenir), une soumission doxique complète. Alors, on assiste, avec une cuistrerie toujours égale, à un dédouanement symbolique et illusoire selon lequel la conscience acquise sans frais de cette dépendance structurelle serait immédiatement une libération consciente. Mais accorder tant de force à ce genre de réflexivité facile, c’est précisément être la victime d’une autopersuasion doxique, reposant sur une dénégation cynique d’autant plus regrettable qu’elle a des effets importants dont la censure et la soumission ne sont pas les moindres : la soi-disant lucidité et attitude progressiste de la presse spécialisée n’est que la rationalisation d’un conservatisme, qu’elle partage avec la presse généraliste, nourri à la bêtise, la condescendance, la violence symbolique et la soumission mercantile :

"Tous les groupes produisent une représentation de ce qu’ils sont et de ce qu’ils veulent être ; et cela est particulièrement vrai des agents spécialisés dans la production culturelle. Cette représentation doit beaucoup, évidemment, aux intérêts, conscients ou inconscients, de ceux qui la produisent et qui pêchent notamment par omission ou par indulgence à soi-même. Là où Marx disait : " Les hommes ne se posent que les problèmes qu’ils peuvent résoudre", on pourrait dire : " Les groupes ne se posent que les problèmes qu’ils peuvent supporter" " [4]. C’est-à-dire, dans le cas qui nous occupe, seulement des problèmes acceptables et formulés par/pour le marché et qui en favorisent même le cours.

Est-ce à dire pour autant que les bêtises nombrilistes que produit la presse spécialisée peuvent être dégagées de toute responsabilité ou excusées ? Bien sûr que non, et ce d’autant moins que pour certains (mais cela reste à l’état de non-dit - le dire explicitement les couvrirait de ridicule - ou sous la forme hallucinée d’une légitimité charismatique) des ambitions critiques réelles sont revendiquées et mêmes considérées comme constitutives de leur démarche (Cf. gameblog(.fr) ou gamekult(.com)). Mais il faudrait sans doute que ce genre de sites commence par déterminer ce qui est réellement en leur pouvoir afin de limiter les effets de la violence symbolique qu’ils peuvent exercer (arbitrarité confondue avec objectivité, légitimité confondue avec censure, liberté confondue avec soumission au pouvoir de l’argent, critique confondue avec marketing, etc.) : prendre trop au sérieux la position "critique" qu’on occupe dans la lutte spécifique de son microcosme pour l’étaler ensuite ailleurs et sans autre forme de procès, c’est ce que d’autres ont pu appeler tyrannie et c’est ce que l’on pourrait appeler, de façon moins dramatique, du ridicule pédant :

"il faudrait concevoir et créer une instance critique qui soit capable de sévir et de punir - du moins par le ridicule - ceux qui passent les limites. Je sais que je suis dans l’utopie, mais j’aime à imaginer une émission critique qui associerait des chercheurs avec des artistes, des chansonniers, des satiristes, pour soumettre à l’épreuve de la satire et du rire ceux qui, parmi les journalistes, les hommes politiques et les "intellectuels" médiatiques, tombent de manière trop flagrante dans l’abus de pouvoir symbolique" [5].

La presse spécialisée comme la presse généraliste représentent "une profession puissante composée d’individus très fragiles" [6], où dominent les préjugés corporatistes les plus illuminés et les prétentions les plus hallucinées. Leur fausse opposition cache mal une même soumission générale à des structures structurantes identiques et qu’elles réifient (au sens que donne Axel Honneth à ce concept, comme dénégation des relations constituantes premières [7]) dans le jeu factice de leur pseudo polémique sans force ni consistance. Au cœur de ce jeu de dupes, ce sont les jeux vidéo et les joueurs qui se cachent pour rougir.

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Notes


[1Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Quelques propriétés des champs, Paris, Minuit, 2002, p. 114

[2Cf. Cornélius Castoriadis, Les carrefours du labyrinthe, 2, Domaines de l’homme, L’industrie du vide

[3Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Quelques propriétés des champs, Paris, Minuit, 2002, p.115

[4Pierre Bourdieu, "Questions de mots : une vision plus modeste du journalisme", in Interventions, Marseille, Agone, 2002, p. 390

[5Ibid, p. 394

[6Bourdieu, Interventions, "La misère des médias", p. 400

[7Cf. Axel Honneth, La réification, IV, La réification comme oubli de la reconnaissance, p. 83