The cult of fun has spread like some disgusting haemorrhagic disease

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vendredi 12 décembre 2008

Prince of Persia, l’Amour, Erwan Cario et la docte ignorance

Erwan Cario, toujours attentif aux conditions de possibilité de création du jeu vidéo ainsi qu’à la pratique engagée par les joueurs, mène de nouveau une enquête sans concession critique au coeur des studios (de nouveau) d’Ubisoft Montréal à l’occasion de la sortie du tout nouveau Prince of Persia.

Il y a un peu plus d’un an, le jeudi 15 novembre 2007 (soit 389 jours, c’est-à-dire 9336 heures, ou 560160 minutes, donc à peu près 33609600 secondes, ce qui rapproche dangereusement des 336096000 dixièmes de seconde qui nous font vite passer, sans prendre garde, du côté des 3360960000 centièmes de seconde, autant dire pas moins de 33609600000 millièmes de seconde, - être rigoureux c’est tout de même la moindre des choses !), Libération publiait une analyse d’Erwan Cario à propos d’Assassin’s Creed. Nous tâchions alors nous-mêmes, le jour même, de rendre compte de cet article qui nous semblait décisif et méritait bien d’occuper toute une page d’un des quotidiens français au tirage massif et toujours à la pointe du monde en train de se faire. Bref, comme dirait l’autre à propos d’un autre encore qui méritait d’être lu, l’article paraissait digne d’être relayé tant en raison de l’intelligente sobriété avec laquelle il interroge une œuvre qu’il a su reconnaître et faire reconnaître comme majeure, que du discernement dans la visée des points où l’interrogation doit venir…

De nouveau, Libération publie un article de Cario intitulé « Dans la citadelle de Prince of Persia ». Nous sommes le mardi 9 décembre 2008, page 34 du quotidien. Des millièmes de seconde sont passés à jamais et de l’eau a coulé sous les ponts. Grâce aux marchés pourtant, le monde est resté lui-même. Malgré les innovations révolutionnaires qui sont créées tous les jours et qui le transforment sans cesse, il a su transporter son être d’un instant sur l’autre pour en faire une durée. Le marché est bien cette entité en elle-même contradictoire : non pas contradictoire pour les raisons naïves que pouvait invoquer un Castoriadis (« L’organisation capitaliste de la société […] ne peut tenter de réaliser ses intentions que par des actes qui les contrarient constamment. Pour se situer au niveau fondamental, celui de la production : le système capitaliste ne peut vivre qu’en essayant continuellement de réduire les salariés en purs exécutants – et il ne peut fonctionner que dans la mesure où cette réduction ne se réalise pas ; le capitalisme est obligé de solliciter constamment la participation des salariés au processus de production, participation qu’il tend par ailleurs lui-même à rendre impossible. Cette même constatation se retrouve, en termes presque identiques, dans les domaines de la politique ou de la culture » [1]), mais pour une raison plus profonde et d’ordre esthétique : le marché est une force plastique capable de se transformer indéfiniment et d’être toujours la même au travers de ces transformations. Mieux : le marché est se créant. Il assure la cohérence et la durabilité du monde sans laquelle aucune entreprise humaine ne saurait être conçue ; il vit de la création sans laquelle aucune entreprise humaine ne serait signifiante. C’est ce que Cario avait déjà compris le 15/11/2007, c’est ce qu’il affirme de nouveau, concédant tout de même une note de réserve envers le badaud moins bien informé : même si l’on sait « qu’aujourd’hui les superproductions de jeux vidéo se sont taylorisées […] » chacun ayant « une tâche précise » à exécuter, on ne peut pas s’empêcher d’être étourdi : « […] quand on se promène parmi les petites mains qui façonnent le nouveau Prince, on a l’impression d’un jeu en mille morceaux, et on a du mal à comprendre comment tout ce travail disparate peut se retrouver dans un seul jeu cohérent ».

Comment en effet ? Par l’action « des chefs d’orchestre de l’équipe » nous dit le journaliste. Mais pas seulement, car en rester au niveau des interactions entre les agents et du cadre de l’action c’est manquer l’essentiel. Là encore, Cario a tout compris : l’organisation du travail des studios d’Ubisoft Montréal (le même studio qui a créé Assassin’s Creed) ne consiste pas en une division arbitraire des activités alors réduites à de simples tâches d’exécutions insignifiantes coordonnées par une hiérarchie stricte elle-même arbitraire (et là encore, les analyses du pauvre Castoriadis sont rejetées dans l’obsolescence, lui qui croyait en effet que la substitution d’un modèle organisationnel de circulation de l’information à celui de la vieille entreprise trop brutalement hiérarchisante qui opposait patron et ouvriers d’usine n’altèrait en rien la situation fondamentale du travailleur salarié, « c’est-à-dire l’aliénation dans le processus productif » [2] ou exclusion « de la gestion de son travail par le travailleur » [3] et imposition d’un rapport avec l’institution dans lequel où il ne s’agit que de s’adapter et se soumettre…), mais il comprend qu’une seule question commande, articule et favorise la création de tout ce petit monde : « Jusqu’où pourriez-vous aller par amour ? » [4] C’est bien l’amour qui organise tout, comme l’oeil de l’esprit de Cario est capable de le donner à comprendre aux gens de peu, et non pas l’exploitation et la réduction du travail à des tâches insignifiantes et pathogènes, comme le suggère des auteurs passablement aigris, carrément vulgaires (ils faisaient parler les salariés les plus modestes et prenaient en compte leurs propos !) en mal de sensationnalisme symbolique et qui retardent d’au moins deux révolutions épistémiques. Cario, a contrario, tel le Prince of Capitalism, se déplace avec agilité « au milieu des ouvriers du numérique » : un coup d’œil entre deux bureaux, un demi-tour vers la machine à café, des poignées de main réussies, un tour aux toilettes parfaitement exécuté et l’amour partout présent qui, tel l’éther de Michelson, huile la mécanique et assure la fluidité des mouvements.

Or, Erwan Cario, une fois revenu de sa pénétrante sociologie des organisations amoureuses du travail, remarque tout de même – journalisme total – que quand on joue au nouveau Prince of Persia, « à chaque fin de séance, l’impression est la même : on n’a pas vraiment joué. Bien sûr, on a appuyé sur des boutons, on a dirigé notre personnage, mais c’est comme si le jeu nous avait pris par la main ». « Mais [...] d’où vient cette étrange impression qu’il manque quelque chose » quand l’Amour pourtant déborde de toute part ? C’est qu’ « un joueur n’a pas envie d’être assisté. Il veut pouvoir revendiquer sa victoire ». On imagine ce qu’un penseur comme Castoriadis aurait pu suggérer : « Soumis à une division du travail toujours plus poussée, astreints à des tâches répétitives, contrôlées et standardisées, entraînés dans la mécanisation, les travailleurs de bureaux ne sont désormais que des travailleurs exécutants parcellaires, exploités et aliénés […] » [5] et il n’est guère étonnant, dans un système qui repose sur la réduction de la pratique à l’agir exploité et aliéné, que les joueurs soient astreints aux mêmes tâches répétitives et insignifiantes, etc. Le processus de réification qui commence dans l’entreprise et qui interdit l’autonomie aux ouvriers du numérique commande jusqu’à la figure du joueur dont la pratique est simple soumission à un donné à la création duquel il est exclu. Au contraire, avec Cario le journaliste se fait poète : il sait, tout à la fois, dire le beau et contempler le vrai. Tel un Philippe Jaccottet des cadres de l’action de l’entreprise (et non plus des paysages, idée surannée qui retarde d’au moins deux révolutions esthétiques), il nous décrit des « entreprises avec figures absentes » : « Quelques fois, comme au croisement de nos mouvements (ainsi qu’à la rencontre de deux regards il peut se produire un éclair, et s’ouvrir un autre monde), il m’a semblé deviner, faut-il dire l’immobile foyer de tout mouvement ? Ou est-ce déjà trop dire ? Autant se remettre en chemin… » [6].

Il ne faut donc pas exagérer, mais bien vivre avec son temps. Par ailleurs, peut-on en vouloir à quelqu’un de trop aimer ? Bref, suggérer que la pratique à laquelle les êtres humains sont réduits dans une société capitaliste est celle d’une pratique hétéronome conçue comme simple adaptation et soumission à des processus donnés (qu’ils soient ouvriers du numérique ou joueurs) est une absurdité, car pour qui est dans le secret, comme chantait l’autre, l’amour est partout où l’on regarde.

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L’Amour universel
Quizz : Mais où est Erwan Cario ?

par Tonton

Messages

  • Tu es tellement caricatural dans ta critique, que j’arrive même pas à savoir où tu veux en venir.


    • Merci de me prendre pour un con.

      Si cet article a pour but de faire remarquer que l’article d’Erwan Carrio est bateau, qu’il ne raconte qu’une simple visite de studio sans profondeur. Où il raconte juste ce qu’il a vu et ce qu’il a ressenti, comme tant d’autre journaliste du jeu vidéo, alors il me semble que se foutre autant de la gueule de l’auteur est inutile.

      Je me demande si on a lu le même article d’Erwan.


    • J’vais tâcher de vous expliquer mieux ce qui me semble proprement ridicule dans ce "compte rendu" d’Erwan Cario.

      D’abord et avant de rentrer dans les problèmes plus spécifiques de l’article, sachez que je ne partage absolument pas "l’excuse" que vous donnez à Cario comme aux autres journalistes qui produisent des travaux de cette espèce : dire qu’il n’y a aucune raison de changer quoi que ce soit à leurs façons de faire en arguant du fait que cela se passe partout ailleurs de cette façon précisément et que cela ne peut guère se passer autrement, c’est faire deux assertions que l’on se garde bien d’essayer de démontrer et qui sont en réalité aussi fausses l’une que l’autre (pour des raisons qu’il n’est pas bien possible d’expliciter dans le cadre d’un post comme celui-ci).

      Qu’on exige d’un journaliste que sa pensée dispense de l’obligation de penser, qu’on trouve normal qu’il puisse se contenter de consulter ce qu’il peut bien ressentir dans son fort intérieur, considérer que l’autosatisfaction et l’infatuation narcissique excusées par quelques envolées lyriques qui ressemblent comme pas deux à l’esthétisation de la bêtise sont les limites de la critique ou du reportage, tout cela me semble représenter une perversion de la relation que peuvent entretenir lecteurs et journalistes.

      Que les journalistes comme Cario s’autorisent à parler de tout et de n’importe quoi n’importe comment, qu’ils tiennent des propos objectivement faux à propos des objets qu’ils prétendent décrire, qu’il recouvre cette fausseté de quelques beaux mots afin de faire partager leur expérience (ce qui est contradictoire si l’on songe bien !) ne me semble pas représenter la seule attitude journalistique possible, mais très certainement la plus facile et la plus rentable. Ce qui est proprement scandaleux c’est que la notoriété de Cario le place dans une position telle que toute critique est d’avance inefficace :

      "On doit donc se demander si la véritable imposture, celle qui est d’une certaine façon à l’origine de toutes les autres, n’est pas justement l’imposture critique, autrement dit le comportement d’une critique dépourvue la plupart du temps de toute espèce de sens, de distance, et plus encore de volonté critiques. Et qui trouve à la fois normal et naturel de faire la plupart du temps à peu près le contraire de ce que l’on attend d’elle" (Jacques Bouveresse, On en est là..., Monde diplo).

      Pour en revenir au reportage de Cario : comme vous avez vu et lu, il se divise en deux parties : l’une s’attache à décrire rapidement l’organisation de la production d’un gros jeu vidéo aujoud’hui ; l’autre est une "critique" rapide du soft. L’interrogation de Cario dans la première partie consiste à feindre l’émerveillement devant l’agitation qui règne dans les studios en se demandant comment une division aussi poussée du travail peut-être coordonnée.

      Il n’y là dedans rien de nouveau et rien de magique, bien que Cario choisisse (sans doute parce que Noël approche) de parler d’Amour. En faisant cela, il occulte tout simplement ce qui est, à savoir : le travail de bureau est un travailleur aliéné comme celui de l’usine, réduit à des tâches insignifiantes, répétitives et abrutissantes à la production et à la coordination desquelles il ne participe pas.

      C’est ce point qui nous fait faire le lien jusqu’à la deuxième partie du reportage dans laquelle Cario file la métaphore de l’amour et en vient à parler de manque, soulignant que le "jouer" du soft dont il parle n’est pas loin d’être insignifiant et finit par feindre ici encore de ne pas trop savoir d’où peut venir cette insignifiance. Sans doute d’un excès d’amour comme il le suggère pou finir : à trop aimer, on risque en effet d’étouffer l’autre...

      Bref, Cario confond l’enchainement de métaphores avec l’enchainement d’idées et ne voit pas ou occulte le fait que le fonctionnement du système capitaliste, qui commande la production du jeu comme le type d’activité offerte aux joueurs, repose sur la rédution de la pratique à la soumission à des taches insignifiantes et exclu ouvriers du numérique et joueurs de la participation effective aux processus dans lesquels ils sont pourtant engagés. De quel droit Cario occulte-t-il tout cela ? De quel droit feint-il,du haut de sa posture esthétisante qui n’est ici qu’une position d’ignorance, de ne pas comprendre ce qui est effectivement en jeu, à savoir la transformation de tous en de simples exécutants(travailleur aliéné et joueur/consommateur) ?

      Voilà pour l’essentiel.

      Cordialement,

      Tonton


    • Je n’excuse en rien Erwan d’avoir produit un article banal, c’est juste dommage qu’il soit le seul à ce prendre tout dans la poire.

      Maintenant que tu expliques ta pensé, je comprend bien mieux ta critique, qui me semble d’ailleurs tout à fait justifiée.


    • Tout de même, Olympi, c’est un peu dur de dire que M. Cario et le seul à "prendre", Tonton s’est déjà occupé d’autres représentants de "cette presse du jeu vidéo".
      Il ne faut pas lui en vouloir, on a pas non plus le temps de tout faire. Les autres bientôt :)


    • "Si cet article a pour but de faire remarquer que l’article d’Erwan Carrio est bateau, qu’il ne raconte qu’une simple visite de studio sans profondeur. Où il raconte juste ce qu’il a vu et ce qu’il a ressenti, comme tant d’autre journaliste du jeu vidéo, alors il me semble que se foutre autant de la gueule de l’auteur est inutile"

      Par "excuse" je désignais ce passage de votre précédent post dans lequel je comprends ou crois comprendre que la "banalité" de ce genre de pratique (qui ne se borne pas seulement à décrire comme vous dites, mais à déclamer des choses fausses au sens le plus profond du terme : l’article de Cario n’est pas simplement "bateau", mais faux !) plaçait l’auteur hors de la critique puisqu’il le plaçait dans une foule d’anonymes qui vont répétant les mêmes sottises et dont tous mériteraient un traitement équivalent à celui que j’impose arbitrairement à Cario.

      Or, que la répétition et l’expansion de pratiques journalistiques reposant sur le non-sens ou la fausseté pure et simple soient placées hors d’atteinte de la critique pour ces raisons mêmes, c’est éloigner un peu plus les gens de cette espèce de toute remise en question réelle (dans le cas le plus optimiste où une telle manoeuvre produirait l’effet attendu) ou de tout sentiment de pudeur et de responsabilité intellectuelles. La banalité de la bêtise apparait comme un élément qui favorise l’indifférentisme opportuniste ou "le conformisme désabusé qui accorde au monde social ce qu’il demande"(Bourdieu), ce qui me semble être quelque chose comme une "excuse", c’est-à-dire ce contre quoi il s’agit précisément de lutter. Des questions simples comme : quelle est la signification de ce que vous dites ? ou Pensezvous que ce que vous dites est vrai ? suffiraient pourtant à discréditer ces personnes qui ne font jamais rien d’autre en matière de critique, comme le rappelle Castoriadis, que d’imiter le métier de boursier tel que Keynes le concevait : deviner ce que l’opinion moyenne pense que l’opinion moyenne pensera.

      Bref, la répétition et l’expansion de la nullité critique, loin de conduire à l’abandon résigné ou à la consternation isolée, devrait froisser davantage et engendrer au moins une réaction proportionnelle. Mais ce genre de personne auquel "autoréflexivité critique" doit sans doute faire songer davantage à une espèce rare de papillon venue d’un pays exotique où leur influence ne s’étend encore que très peu, quand il n’est pas persuadé de fonctionner pleinement sur ce régime (ce que les notions de règle chez Wittgenstein ou d’habitus chez Bourdieu donnent assez facilement à comprendre, en même temps qu’elles ruinent les prétentions d’une telle posture) est déjà hors d’atteinte et ne risque donc, pour ainsi dire, doublement rien.

      Par contre si vous dites que ce qui doit etre critiqué, ce n’est pas telle ou telle figure prise isolément, comme celle de Cario par exemple, mais le système tout entier dans lequel de telles figures peuvent être reconnues, diffusées à grande échelle et consacrées, alors oui, s’en prendre à Cario peut sembler aussi arbitraire qu’inutile, voire malhonnête.

      Cependant, la satire reste le moyen le plus efficace pour défendre au moins une "hygiène intellectuelle minimale" (dont seule l’existence peut favoriser la compréhension réciproque et l’action coordonnée dont on aurait besoin) lorsque celle-ci est agressée par ce genre d’absurdités. Par ailleurs, s’en prendre à une figure comme celle de Cario, c’est aussi s’en prendre à tout ce qu’il représente et cristalise lors d’une de ses interventions reproduites à des milliers d’exemplaires. Aussi, Cario est-il moins visé comme individu singulier que comme le représentant d’un problème général.

      C’est alors au lecteur, dans le cadre d’une satire, de faire l’effort de toujours passer de ce qui semble une attaque contre un individu singulier à une critique plus générale contre le système que représente tel ou tel individu. C’est l’avantage et le risque de la satire : en choisissant de ne pas expliciter autant que possible (comme le ferait un texte théorique) afin que le lecteur ait encore quelque chose à faire, on risque toujours de paraître bêtement méchant, arbitraire, plein de ressentiment, etc. Mais il faut toujours se rappeler que dans la satire, l’indétermination théorique n’est pas un impensé, mais ce qui est explicitement visé. Si elle est bien faite, des indices permettront aux lecteurs de jouer le jeu et de passer de l’arbitraire apparent de la dénonciation jusqu’à la critique générale, c’est-à-dire l’énonciation d’un problème. C’est ce que nous ne saurions pas parvenu à faire selon votre premier post. Avec le temps peut-être deviendrons-nous moins mauvais !

      Merci de votre contribution.

      Tonton


  • Cher tonton,

    D’abord merci. En effet, avoir son propre nom dans le titre d’un article, c’est déjà une petite consécration. Ce n’est pas tous les jours que ça arrive.

    Ensuite, je me sens un peu obligé de répondre. Et j’aurais aimé pouvoir entrer dans un débat survolté mais néanmoins courtois avec vous. Mais ça me parait difficile.

    Je me souviens, il y a un an, avoir lu votre prose à propos de mon papier sur Assassin’s Creed. J’avais déjà voulu intervenir, mais après plusieurs relecture de votre article, j’avais rendu les armes : j’avais l’étrange impression de ne pas parler la même langue que vous. Voir dans mon papier de l’époque une ode au libre échange et aux puissantes multinationales me semblait tellement éloigné du propos que j’avais bien du mal à trouver un angle sur lequel argumenter. Et ce n’est pas faute de lire le Monde Diplo de temps en temps !

    Un an plus tard donc (ou 33609600 secondes, si vous préférez), je vous retrouve, plus affuté encore. Le problème, c’est que je ne vois toujours pas quoi répondre. Quand Olympi écrit : "Je n’excuse en rien Erwan d’avoir produit un article banal", ça, je peux comprendre. Enfin, disons que je ne pense pas avoir produit le reportage du siècle sur Pop (pour plein de raisons que je n’expliciterai pas ici). Même si j’assume complètement mon article.

    Mais sur votre prose, c’est autre chose. Elle me fascine, ceci dit. Je suis absolument éberlué d’avoir pu générer une telle réflexion (à base de Castoriadis, quand même, c’est pas rien !). Et ça m’amuse beaucoup de me voir décrit en tant que grand défenseur du système libéral. En plus, ce n’est pas la première fois que ça arrive. Je me souviens avoir reçu un mail rageur de la part d’un lecteur suite à un article sur Football Manager. J’y évoquais le système de transferts de joueurs à coup de centaines de milliers d’euros. Que n’avais-je donc pas écrit ? J’étais donc devenu un grand défenseur du foot business et par là-même du capitalisme sauvage. Je suppose que vous ne pouvez qu’acquiescer.

    Voilà, juste pour dire que, selon moi, nous ne parlons pas de la même chose. Je n’ai malheureusement pas de philosophe sous la main pour avoir l’air sérieux, mais je pense que le prisme de lecture d’un article est très dépendant de là d’où il vient (quelle rubrique, quel journal, quel thématique, etc.). Et, dans votre cas, il est très dépendant du lecteur, aussi... :)

    En tout cas, je continuerai à vous lire de temps en temps avec plaisir, même si certaines de vos tournures de phrases n’ont pas sur moi l’effet escompté (genre : "suggérer que la pratique à laquelle les êtres humains sont réduits dans une société capitaliste est celle d’une pratique hétéronome conçue comme simple adaptation et soumission à des processus donnés [...]est une absurdité", m’a fait beaucoup rire. Je sais, je ne devrais pas).

    Voir en ligne : http://www.ecrans.fr


    • Erwan Cario,

      Il est dommage que vous ayez choisi la déclaration d’intention et à ce point négligez de répondre aux objections qui vous sont faites, c’est-à-dire au contenu de ou des articles qui visaient à critiquer votre production.

      Pourtant, à chaque fois que nous nous sommes arrêtés sur votre travail publié dans Libération, c’est le même problème que nous avons choisi de traiter et c’est à peu près la même critique que nous avons tâché de formuler, aussi clairement que possible (ce qui engage les limites de notre propre compréhension, bien que cela paraisse vous inspirer une sympathie un rien condescendante).

      Selon nous, vous engagez deux choses dans les articles que nous avons critiqués, choses qui sont seules susceptibles de vous permettre d’écrire ce que vous écrivez, choses que pourtant vous choisissez d’ignorer et d’abandonner à l’évidence, comme si elles pouvaient exister à part, comme si l’on pouvait causer des jeux que vous invoquez indépendamment de ces choses là (ce qui est proprement de l’idéologie (séparation arbitraire de phénomènes pourtant essentiellement interdépendants, en somme occultation des faits), en tout cas de l’idéologie professorale). Ces choses sont les suivantes : l’organisation du travail telle qu’elle est mise en place dans les grandes firmes du jeu vidéo et l’espèce d’activité laissée aux travailleurs puis le type de pratique que favorisent chez les joueurs les productions fabriquées dans ces grandes firmes.

      Nous n’allons pas revenir longtemps sur le contenu de nos critiques, nous nous contenterons seulement de rappeler qu’elles consistent, en gros, à affirmer que le problème est d’ordre pratique et que ce que l’on demande de faire au travailleur ainsi qu’au joueur, ce n’est simplement que d’exécuter : ce qui d’une part les écarte de la gestion effective des processus dans lesquels ils sont engagés, par lesquels ils se définissent et sont reconnus, ce qui d’autre part représente une contradiction avec ce qu’on peut appeler « jeu ». Autrement dit, les dispositifs dans lesquels sont inscrits les travailleurs et les joueurs auxquels vous faites chaque fois référence font une part extrêmement réduite à l’activité des personnes, sommées de n’être que des exécutants du dispositif, sommées de faire taire autant que possible leur inventivité dans la manipulation et la gestion du dispositif. Autrement dit encore, s’il est un domaine où les « méthodes actives » sont l’exception et non pas la règle, c’est celui de l’organisation du travail telle qu’elle est instituée dans les firmes dont vous causer sans en causer, dans les pratiques ludiques dont vous causer sans en causer. Il est part ailleurs tout à fait remarquable de voir partout mobiliser le vocabulaire de l’expérience de jeu, des sensations, etc., car une expérience qu’on ne fait pas soi-même avec toute la liberté d’initiative nécessaire n’est, par définition, plus une expérience, mais un simple dressage. En un mot, le principe fondamental et la chance spécifique du jeu vidéo, que nous tâchons de rappeler dans presque chacun de nos articles, peut s’exprimer sous la forme suivante : joueur, c’est inventer, ou reconstruire par réinvention, et il faut bien s’intéresser à cela si l’on veut solliciter des individus capables de production ou de création et non pas seulement de répétition et de soumission (pratique soumise et répétitive qui définissent en propre l’une des conditions de possibilité de l’économie de marché !).

      Les critiques que nous tâchons de formuler ainsi que les problèmes que nous essayons de comprendre ne sortent pas d’un coup de notre esprit formidable, mais représentent eux-mêmes des « réinventions » plus ou moins abouti de problèmes déjà inventés par d’autres et de critiques déjà formulées par d’autres : c’est pourquoi nous nous permettons de citer, ce qui représente la moindre des honnêtetés intellectuelles, la moindre des modesties et l’utilité minimale pour le lecteur toujours soucieux de vérifier ce qui est dit et de poursuivre au moins pour lui-même les réflexions qu’il peut trouver de-ci de-là, si toutefois il juge qu’elles en valent la peine. Aussi, citer Castoriadis, Bourdieu, Winnicott (pour les plus utilisés…) ce n’est pas formuler autant d’arguments d’autorité ou s’adonner au jeu de la cuistrerie (comme vous le suggérer gentiment), c’est rappeler d’où partent nos réflexions et où peuvent s’instruire encore et mieux ceux qui nous font la bonté de nous lire. Un article sans citation, sans référence et sans problème (ce que vous appelez la banalité journalistique…) suppose toujours une espèce de science infuse qui me gène beaucoup, ou comme dirait l’autre la prétention de prétendre « recevoir directement ses leçons d’un donné clair, net, sûr, constant, toujours offert à un esprit toujours ouvert » [1]. Autrement dit, l’absence de citation, de référence, de problème, la description simple et l’invocation de « faits » par eux-mêmes évidents (l’amour pour vous le plus souvent) revient en même temps à affirmer l’autosuffisance de son génie personnelle, affirmation qui définit assez bien la banalité du quotidien journalistique et son extrême modestie. Il va de soi que lorsque l’on ne se consulte que soi-même pour causer de tel ou tel objet, la tentation est grande, sous une forme d’ailleurs qui n’a pas besoin d’être consciente et explicite, de considérer la réflexion sur le fait comme ultérieure à l’établissement du fait et inférieure à l’interprétation romantico-littéraire qu’on peut commettre. Ce pouvoir ainsi conféré à la banalité journalistique me paraît au contraire tout à fait exceptionnel : s’installer directement dans le réel et le partager immédiatement avec son lecteur est tout de même un privilège quasi divin !

      Pour finir, je me permettrai trois citations qui ne manqueront pas de vous paraître tout à fait autoritaires, au moins faire le jeu de la cuistrerie, en tout cas hors de propos :

      « Le seul terrain commun où des raisons individuelles puissent se rencontrer et s’unir sans abdiquer, ce sont les choses » [2] ce que la plupart des journalistes contredisent banalement tous les jours.

      « Il ne s’agit pas de dresser des comparaisons avec un âge d’or révolu de la critique, âge d’or comme toujours fictif. Il s’agit des exigences d’une société démocratique au sens vrai du terme. Dans une telle société, la fonction critique est vitale, au niveau de la culture comme à tous les autres. Car la meilleure définition peut-être que l’on puisse fournir de la démocratie et celle d’un régime d’autoréflexivité collective. Dans une démocratie, la collectivité et les divers groupes qui la composent, font partie de ce qu’on appelait autrefois l’agora, et que je définis comme l’espace public/privé : espace public, car ouvert à tous, espace privé, car non soumis aux décisions de la puissance politique publique. Or un tel espace ne peut exister comme espace démocratique que dans la mesure où s’y exerce une réflexivité radicale, à savoir une critique réciproque qui ne connaît aucun tabou et aucune limite et qui est soustraite, tant que faire se peut, à l’influence d’intérêts étrangers à la substance des choses dont il s’agit. Dans une telle démocratie – qui n’est pas une idée régulatrice située à un horizon infini, mais un projet dont la réalisation effective est possible et constitue le seul impératif politique auquel nous devons nous soumettre -, cette fonction critique devrait pouvoir être exercée par tous. Car c’est évidemment dans l’agora, dans l’espace public/privé, que les citoyens peuvent constamment exercer leur réflexion et leur jugement – réflexion et jugement sans lesquels l’espace public proprement dit, l’ekklèsia, tomberait vite sous l’emprise des habiles et des démagogues » [3], citation qui laisse tout de même penser que la banalité journalistique est un obstacle à la démocratie plutôt qu’une des conditions nécessaire de son institution. Mieux, l’exercice journalistique quotidien perçu comme banal s’inscrit dans ce qu’il convient d’appeler un régime d’oligarchie libérale, non pas une démocratie.

      « Il n’en est pas moins vrai que, d’une façon générale, Krauss peut donner l’impression de ne concéder qu’un degré d’indépendance beaucoup trop réduit à l’opinion publique par rapport au pouvoir des journaux qui, selon lui, la produisent et la manipulent bien plus qu’il ne l’a reflète ou peut-être, plus exactement, la fabrique d’abord, pour l’essentiel, et font ensuite semblant de la représenter simplement. Je ne vais pas, bien sûr, car cela nous entraînerait évidemment beaucoup trop loin, me lancer à présent dans une tentative de réponse à ce genre d’objection que l’on pourrait lui faire et qu’on lui fait effectivement assez souvent. Je me contenterai, en terminant, de signaler qu’il y a au moins un aspect du problème qui ne lui a pas du tout échappé, c’est que, sur ce point-là également, il est tout à fait impossible de se fier à ce qu’affirment les journaux. Dans les périodes où tout va bien pour eux, ils n’hésitent pas à faire preuve d’une assurance et même d’une arrogance qui sont à peu près sans limites et à se présenter comme les formateurs de l’opinion éclairée et les éducateurs du jugement, ce qui, aux yeux de Kraus, revient à usurper une fonction qui exigerait des moyens intellectuels et des qualités morales dont les journalistes sont généralement dépourvus. Mais quand les choses deviennent nettement plus difficiles et que la critique commence à se faire un peu trop insistante, le journal se met tout à coup à jouer l’air bien connu du serviteur de la démocratie rempli d’abnégation et de modestie, qui est seulement à l’écoute du public et n’a ni les moyens ni l’envie de lui dicter de quelque façon que ce soit ses opinions.

      Autrement dit, les critiques de la presse doivent savoir qu’ils seront presque certainement accusés d’avoir une attitude méprisante et élitiste à l’égard des gens ordinaires, qu’ils prennent pour des ignorants et des naïfs, alors qu’en réalité ils savent parfaitement lire et sont capables d’adopter une distance critique suffisante par rapport à ce qu’ils lisent. Celui qui attaque les journaux risque, en plus du reste, de donner l’impression d’insulter leur public qui, ne lui en déplaise et comme tout le monde le sait, est capable de penser par lui-même ; et on lui reprochera de surestimer délibérément l’influence qu’ils sont en mesure d’exercer sur l’opinion, en faisant semblant d’ignorer qu’elle est en réalité très limitée et même la plupart du temps tout à fait minime. « Il est remarquable, constate Kraus, de voir à quel point les journalistes se font une idée modeste de leur métier, quand on l’attaque, et avec quelle effronterie ils se pavanent comme la sagesse du monde, quand ils se recommandent aux lecteurs et croient être seuls avec eux. Eux-mêmes, dans les congrès par exemple, ne peuvent pas se manifester trop d’honneur, mais, quand se comporte avec eux de façon polémique, on leur fait trop d’honneur » [DF 613-21, Avril 1923, 37] » [4], ce que le dernier livre de Laurent Joffrin récuse par exemple, "faits" à l’appui !

      Tonton

      [1] Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique, Vrin, II, Le premier obstacle : l’expérience première, p. 23

      [2] Émile Durkheim, L’enseignement philosophique et l’agrégation de philosophie

      [3] Cornélius Castoriadis, Fonction de la critique

      [4] Jacques Bouveresse, Satire et prophétie : Les voix de Karl Kraus, Agone, Marseille, 2007, I, Karl Kraus, le monde intellectuel et la presse, p. 36-38


    • Bonjour à Interface et à Erwan Cario

      Je voulais saluer le commentaire de Tonton suivant :"l’exercice journalistique quotidien perçu comme banal s’inscrit dans [...] un régime d’oligarchie libérale, non pas une démocratie."

      Navré pour Mr Cario, mais ce commentaire est d’autant plus dramatique qu’il est vrai, et encore plus dramatique parce que Mr Cario écrit au sein de la rédaction d’un journal comme Libération.

      J’espère, Mr Cario, que cet article vous aura au moins fait prendre conscience que vous exercez votre métier dans l’apathie la plus morne, la moins vivace possible. Car écrire dans un journal de gauche pour rédiger des louanges aussi naïves sur un pur produit de l’industrie libérale, c’est à proprement parler de la niaiserie.

      Pourquoi ne pas écrire des contes pour enfants Mr Cario ? Vous avez beaucoup de talent pour endormir les angoisses de vos lecteurs. Grâce à vos histoires, les lecteurs de Libération oublient que les monstres de l’industrie-marketingo-démaguogue remplissent les bacs des grandes surfaces de machines à rêves qui ne coutent que 49.99 euros seulement. Changez d’employeur voyons !

      Ne croyez pas que les philosophes ou ceux qui croient à une alternative politique sont des gens qui ne rêvent pas ou ne savent pas s’amuser simplement. Car nous rêvons que la presse éveille l’intelligence des citoyens, et nous nous amusons à constater l’exact contraire.

      Saute Ruisseau.


    • Saute ruisseau,

      Merci pour votre post.

      Le but de notre satire était de suggérer que ce qu’on appelle la banalité journalistique est occultation des faits et mépris total de la discussion critique, ces deux tendances étant liées.

      Nous nous sommes permis d’ajouter, en mobilisant Castoriadis, que cette attitude fait le jeu de la demande anthropologique du capitalisme, qui consiste un peu partout à transformer les êtres humains en bêtes productives, exécutantes et consommatrices puis à faire comme si on ne faisait que constater ce qu’en réalité elle engendre (du lecteur de Libération, en passant par les travailleurs d’Ubisotf et jusqu’au joueur de Prince of Persia). C’est pourquoi nous n’acceptons pas l’argument de la banalité qui suggère assez vite celui de la neutralité. Dans ce cas, le recours à la banalité, au bon sens, aux idées simples et à la description facile, laisse se réaliser les tendances dominantes : dire que ce qui est doit être et ne peut pas être autrement.

      C’est d’ailleurs là-dessus que Cario nous reprend et ironise à son tour. Outre la défense qui consiste à dire que la banalité journalistique n’a aucun effet sur quoi que ce soit (défense dont on a déjà parlé plus haut, dans notre propre réponse au post de Cario), le journalise de Libération élabore l’argument suivant : je ne suis pas un défenseur du capitalisme, car je n’agis pas avec l’intention de défendre le capitalisme lorsque je fais mon travail. Autrement dit, Cario fait le syllogisme suivant : 1,tout acte est l’effet d’une intention, 2,je n’avais pas l’intention de faire cet acte, 3, donc je ne l’ai pas fait.

      Sans avoir recours à une utilisation malhonnête de quelque chose comme l’inconscient (qui représente alors un contre-argument pratique parce que discréditant toujours d’avance la prétention bien légitime qu’a l’adversaire de savoir ce qu’il fait et dit), il faut une singulière naïveté pour réduire l’agir à l’intentionnel. Autrement dit, quand Cario en a fini avec son beau syllogisme et son ironie, il n’a encore rien dit pour invalider une proposition comme : "vous pouvez agir en faveur du capitalisme sans pour autant en avoir l’intention". Il a de surcroît l’avantage de jouer sur le discrédit qui tombe immanquablement sur celui qui ose prononcer les mots "capitalisme".

      Sur le problème de la limite d’une conception de l’action réduite à celle d’intention, on peut se reporter, entre autres et dans le désordre, à la distinction que fait Wittgenstein entre "agir selon une règle" et "agir conformément à une règle", à la notion d’habitus de Pierre Bourdieu ou encore à la notion d’automatisme telle qu’elle est formulée par la psychologie expérimentale. Si je trouve par terre des excréments d’une certaine sorte et que j’en infère à l’action de l’animal qui les a produits, je n’ai pas besoin de recourir à la notion d’intention pour comprendre de quoi il s’agit. Bref, lorsque Cario nous dit que puisqu’il n’a pas voulu agir explicitement comme ceci, il ne l’a pas fait, il ne dit pas grand-chose pour sa défense parce qu’il nous tire du côté d’une conception de l’action (réduction à l’intention) qui n’est pas celle que nous visons dans notre satire et qui n’a aucun droit à faire valoir comme étant la seule possible...

      Ainsi, lorsque vous-même vous incriminez Cario de ne pas faire son métier comme il faut, lorsque vous suggérez en somme qu’il est guidé dans son travail par de mauvaises intentions et qu’il pourrait corriger le tire en mobilisant des intentions meilleures (il n’y a que Joffrin pour penser que la déontologie peut à peu près tout régler !), je crois que non seulement vous faites le jeu de Cario (action=intention), mais que vous vous trompez aussi sur les causes de la nullité journalistique...


  • « il n’est guère étonnant, dans un système qui repose sur la réduction de la pratique à l’agir exploité et aliéné, que les joueurs soient astreints aux mêmes tâches répétitives et insignifiantes, etc. Le processus de réification qui commence dans l’entreprise et qui interdit l’autonomie aux ouvriers du numérique commande jusqu’à la figure du joueur dont la pratique est simple soumission à un donné à la création duquel il est exclu. »

    C’est tout de même un peu capillotracté comme analyse, peut-être parce que tu te veux trop inductif.

    Que les conditions de travail des employés d’Ubi Montréal, ou d’ailleurs, soient rien moins qu’idylliques, on est d’accord. Vive le crunch !

    Que ce Prince Of Persia soit un jeu décérébré, je veux bien le croire.

    Qu’il y ait éventuellement un lien entre l’organisation tayloriste du travail et certaines caractéristiques du jeu vidéo, encore d’accord, puisque de toutes manières le jeu vidéo est un produit culturel issu de ce cadre. Il suffit pour avoir un meilleur exemple de voir Wow, et la manière dont s’articulent les différents groupes dans les petits entreprises-guildes de raid.

    Mais...

    La manière dont toutes ces idées s’articulent n’est pas aussi simple que tu le prétends. Parce qu’une oeuvre intéressante et même libératrice peut naître dans ces conditions de travail aliénantes, parce que la répartition des tâches n’est pas en soit un mal (c’est la manière dont cette répartition est agencée par le système capitaliste qui l’est si tu veux), parce que jouer la soumission ce n’est pas être soumis...

    Il ne faut pas rêver une sortie de l’aliénation, elle est donnée si tant est qu’on veuille faire quelque chose. Il faut au contraire penser l’aliénation, la gérer humainement, partager les tâches ingrates si l’on veut... Mais la voir disparaître.

    Tout le monde ne peut pas tout le temps être philosophe. :)


    • "La manière dont toutes ces idées s’articulent n’est pas aussi simple que tu le prétends".

      Mais je n’ai jamais eu la prétention d’affirmer que l’articulation de mes idées correspondait pleinement à l’articulation des choses. J’ai un style extrêmement pompeux je l’admets, mais je ne délire pas à ce point.

      "Parce qu’une oeuvre intéressante et même libératrice peut naître dans ces conditions de travail aliénantes, parce que la répartition des tâches n’est pas en soit un mal (c’est la manière dont cette répartition est agencée par le système capitaliste qui l’est si tu veux), parce que jouer la soumission ce n’est pas être soumis..."

      De même, je ne crois pas avoir affirmé que la division des tâches est un mal en soit, mais plutôt, et justement comme vous le dites, que les premiers concernés soient exclus de cet agencement et seulement intégrés dans l’aspect exécutif du dispositif.

      Je ne sous estime pas, comme vous semblez me le faire dire, la capacité des joueurs à "jouer" même de la soumission et en priorité de celle-ci. Je ne crois pas que le joueur soit un idiot culturel. Et le jeu se situe précisément dans la réappropriation, par les joueurs, de ce dont on voulait les exclures d’abord : a peu près dans tout mes articles j’attire l’attention la dessus. Les joueurs, que l’on sollicite d’abord comme des simples consommateurs, se défendent et dégagent des marges de manoeuvre dans lesquelles ils trouvent le moyen d’être inventif. Ils contredisent alors ce pour quoi ils ont d’abord été sollicité, comme les ouvriers ne travaillent qu’en contredisant sans cesse les règles qu’on leur impose. C’est là la contradiction dont cause Castoriadis à propos du capitalisme (lorsqu’on le regarde du point de vue pratique), c’est cette contradiction que je me suis permis d’"induire" jusqu’aux pratiques des joueurs, mais en aucun elle signifie que les joueurs sont des idiots culturels ou les employés des imbéciles exécutants, bien au contraire. Jouer sur les règles imposées (à part soi), c’est une façon de ne plus être intégré dans les dispositifs où l’on agit seulement comme simple exécutant, mais comme des personnes dignes et capables d’inventer. Chose à laquelle l’article de Cario se réfère, mais à la compréhension de laquelle il semblait faire obstacle plutôt qu’autre chose.

      Je réponds peut-être à côté, mais je crois que vous placez dans ma bouche, pour ainsi dire, des propos que je ne soutiens pas : je ne critique pas le division des tâches en tant que telle, mais le fait qu’elle se passe sans les personnes qui y seront soumises ; la comparaison que je fais entre pratique laissée aux ouvriers dans leur dispositif et pratique laissée aux joueurs s’appuie sur l’idée de "contradiction pratique du capitalisme" de Castoriadis et elle consiste à pointer l’absurdité de situations qui ne peuvent être qu’en étant contredites, mais elle ne pointe pas l’incapacité des joueurs ou des ouvriers (c’est la contradiction de la demande capitaliste dont je me moque, pas de l’inapacité des gens qui sont soumis à cette demande !) ; enfin, en vertu de tout ça, je n’ai jamais affirmé que les produits culturels fabriqués dans ce genre de dispositif étaient du même coup et nécessairement sans intérêt : c’est en effet, comme vous le rappelez avec raison, un problème bien plus complexe (j’ai par ailleurs concience que le jeu vidéo ne peut guère etre produit, d’un point de vue économique, hors de la grande échelle : c’est donc quelque chose comme un produit de masse, et ce n’est pas pour autant que ce produit est immédiatementet définitivement sans valeur, etc.)

      Merci de votre contribution. En espérant ne pas avoir répondu trop à coté, j’attends vos réactions.

      Tonton


    • Comme on se tutoie sur le forum de Planetjeux, je me permets de te tutoyer ici Tonton. ;)

      J’ai peut-être réagi un peu vivement à ton article, parce qu’il m’a semblé lors d’une première lecture que tu te servais de la superposition de deux choses pour produire ta thèse :

      1- Dans les paragraphes deux et trois, tu critiques l’article de Libé (que je n’ai pas lu), et tu expliques en quoi le mode de production de PoP s’appuie sur "une division arbitraire des activités alors réduites à de simples tâches d’exécutions insignifiantes coordonnées par une hiérarchie stricte elle-même arbitraire". Pourquoi pas, l’analyse ne manque pas d’intérêt.

      2- Dans le paragraphe 4, toujours suivant l’ordre de l’article de Cario, tu dis que PoP est un jeu qui ne laisse aucune autonomie au joueur, ce que j’admets volontiers sans y avoir joué, d’autant plus que ce que j’ai pu lire sur le jeu semble aller dans ce sens. On pourrait discuter cette idée d’autonomie du joueur pad en main, mais ce n’est pas la question, et je n’ai pas les éléments pour le faire à propos de ce jeu.

      Tu sembles tout de même placer un lien de causalité entre 1 et 2, 1 étant donné, on ne s’étonnera pas de 2. Cette phrase fait assez explicitement le lien : "Le processus de réification qui commence dans l’entreprise et qui interdit l’autonomie aux ouvriers du numérique commande jusqu’à la figure du joueur dont la pratique est simple soumission à un donné à la création duquel il est exclu."

      C’est là que je trouve que tu vas un peu vite en besogne. Théoriquement ça colle, en pratique beaucoup moins si on prend d’autres exemples que PoP (et encore tel que Cario et toi l’interprétez)... Prendre un jeu que tu estimes mauvais comme représentatif de l’effet d’un système de production réifiant ne me paraît pas un exemple d’une grande force.

      A la rigueur selon moi il aurait été plus judicieux si tu voulais montrer les conséquences du système de production sur le contenu des jeux et le joueur, de considérer un jeu par ailleurs estimable, et de montrer comment passent les valeurs "tayloristes" dans le gameplay ou dans le discours de ce jeu.

      Bon évidemment, je dis ça, je serais bien incapable de le faire. :D Je réalise bien que l’article a été écrit en réaction à un texte de journaliste qui a pu t’énerver par son enthousiasme naïf (même si de ce côté je laisse le bénéfice du doute à Cario).


    • Pas de problème pour le tutoiement. :)

      J’ai essayé de faire une satire (un genre dont on sous-estime trop les mérites !) : faire apparaître comme ridicule des procédés d’habitude conçus comme "normaux", en tout cas banals, afin de décentrer la perspective.

      Cario nous parle de PoP comme d’une création. Il feint l’émerveillement devant la division du travail au sein de l’entreprise qu’il visite et appuie une majeure partie de son article sur un paradoxe si grossier et malhonnête que même un élève de lycée, pressé et désintéressé par ses devoirs (comme j’ai pu l’être), aurait mauvaise conscience d’employer en introduction de sa dissertation d’économie : comment se fait-il qu’une différenciation aussi poussée des activités permette d’engendrer une oeuvre ? C’est bien Cario qui cause d’organisation du travail, je n’amène pas ce problème "arbitrairement".

      Cario répond par le mystère de l’amour (parce que c’était alors Noël et parce que PoP met en scène un couple de personnages...). En l’absence de toute réflexion sur des faits dont à peu près toutes les sciences humaines ont parlés, problématisés, etc. et qui permettent de surcroît à l’auteur de construire son propos, l’article ne peut que dégénérer en publicité pure et simple. Il répond à l’exigence publicitaire qui pourrait à peu près s’énoncer comme suit : peu importe ce qu’on en dit, pourvu qu’on en dise quelque chose.

      Pourtant, il eût été intéressant que l’auteur de l’article ne manque pas cette occasion pour présenter, même rapidement, même en passant, le jeu vidéo autrement que comme un produit donné magiquement, produit d’un amour mystérieux, sans doute déposé par les cigognes dans les rayons des supermarchés (ce qu’on peut faire simplement et avec humour, bref de façon intéressante !).

      Cario se justifie courageusement en invoquant une hypothétique demande du lecteur, qui ne voudrait surtout pas en savoir ni en apprendre trop... Outre le fait qu’il s’agit là de feindre de constater ce qu’en réalité on engendre, je pense à Tocqueville et ce qu’il dit dans De la démocratie en Amérique : "il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’il ne songe qu’à se réjouir [...] ; que ne peut-il ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?". Qui plus est, invoquer l’exigence de simplicité, d’accessibilité, etc. ne conduit pas nécessairement à mettre son cerveau au congelo et ne consitute en rien un argument en faveur de la banalité journalistique ! Cario semble faire aller ensemble réflexion et pédanterie, affirmer que réflexion et simplicité sont mutuellement exclusifs. Mais peut-être n’a-t-il qu’une conception pédante de la réflexion ? (C’est vrai qu’il faut être doué et travailler beaucoup pour accorder simplicité et réflexion. La plupart de mes articles sont "pédants" parce qu’ils échouent à dire simplement ce qu’il faudrait. Cario ne m’a pas loupé sur ce point. J’assume et travaille pour y remédier).

      Bref, on peut donc dire, sans craindre de trop exagérer, que Cario en particulier, mais aussi le journalisme en général (cette induction ne me semble pas tellement abusive...), prend son lectorat pour une bande de demeurés (ce qui ne veut pas dire qu’il le fasse intentionnellement !). Les journalistes semblent en effet mettre un point d’honneur à produire ce que les psychanalystes appellent de la pensée infantile : présenter partout les choses comme données et non pas construites. Cario parle, pour ainsi dire, de PoP comme d’un bébé tombé du ciel et prend bien soin de ne pas trop divulguer la fabrication c’est-à-dire, puisqu’il s’agit d’amour, des rapports sexuels, c’est-à-dire en réalité de l’organisation du travail d’Ubisoft Montréal.

      "Prendre un jeu que tu estimes mauvais comme représentatif de l’effet d’un système de production réifiant ne me paraît pas un exemple d’une grande force. À la rigueur selon moi il aurait été plus judicieux si tu voulais montrer les conséquences du système de production sur le contenu des jeux et le joueur, de considérer un jeu par ailleurs estimable, et de montrer comment passent les valeurs "tayloristes" dans le gameplay ou dans le discours de ce jeu. Bon évidemment, je dis ça, je serais bien incapable de le faire. :D Je réalise bien que l’article a été écrit en réaction à un texte de journaliste qui a pu t’énerver par son enthousiasme naïf (même si de ce côté je laisse le bénéfice du doute à Cario)".

      C’est sûr que de passer du cas de PoP à quelque chose comme le jeu vidéo en général, c’est faire une induction abusive, un paralogisme où l’on confond, pour ainsi dire, le tout et la partie, du genre : "cet homme est boiteux, donc tous les hommes sont boiteux". Là-dessus il n’y a rien à redire : mon "raisonnement" est faux. Mais comme j’ai commencé par le rappeler et comme tu le dis toi-même, j’ai voulu faire une satire, et notamment une satire contre le journalisme : activité où parler de soi et des choses (en priorité) n’importe comment est plus important que de comprendre quoique ce soit à un fait ; activité où ne rien avoir à dire est reconnue comme une compétence décisive. J’ai manqué de prudence de ce point de vue, c’est sûr, j’aurais sans doute dû en rester à la satire proprement dite et garder certaines "intuitions" pour d’autres articles plus précis. Mais face aux bêtises qui sont publiées chaque jour à grande échelle, un peu de mauvaise fois ne fait pas de mal ! :)

      En tout cas, merci pour tes questions précises et pertinentes.


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Notes


[1Cornélius Castoriadis, Capitalisme moderne et révolution, 2, « La contradiction fondamentale du capitalisme », Paris, 10/18, 1979, p. 106-107

[2Ibid., « Les classes sociales et M. Touraine », p. 23

[3Ibid., p. 33

[4C’est nous qui soulignons.

[5Ibid., p. 25

[6Philippe Jaccottet, Paysages avec figures absentes, « Paysages avec figures absentes », Paris, Gallimard, 1976, p. 11