The cult of fun has spread like some disgusting haemorrhagic disease

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vendredi 11 décembre 2009

Silent Hill et les bullshiters du jeu vidéo

Comment devrait-on s’adresser à ceux qui, quand ils parlent d’idéaux,
croient les avoir, et croient encore les avoir quand ils font le contraire ?
Karl Kraus

Mettre en colère les canailles qu’on ne peut pas améliorer est aussi un but éthique Karl Kraus

Baratineurs et baratins

Comme le dit Jacques Bouveresse à propos d’une autre espèce de personnes importantes, le manque total de considération et de respect envers cette catégorie de citoyens éminents qu’on appelle « les journalistes de jeux vidéo » ou « les spécialistes du jeu vidéo » semble à peu près totalement justifié « à partir du moment où l’on n’a plus aucune raison particulière d’excuser systématiquement leurs façons de donner des leçons à tout le monde et leur incapacité radicale d’apprendre eux-mêmes quoi que ce soit, de tirer une conclusion quelconque de leurs erreurs constantes et de rabaisser leurs prétentions au niveau de leurs possibilités et de leur utilité sociale réelles [1] ».

Comme l’ajoute encore Bouveresse, « on ne peut d’ailleurs s’étonner du prestige dont continuent à bénéficier tant de [journalistes en général et tant de journalistes du jeu vidéo en particulier] qui se sont aussi grossièrement trompés et ridiculisés que si l’on oublie que l’impression de leur importance est essentiellement entretenue par le milieu [journalistique] lui-même [2] […]. Il ne faut manifestement rien de plus qu’un minimum de bon sens, de psychologie élémentaire et de perspicacité cynique pour se rendre compte que, dans leur très grande majorité, les [journalistes en général et les journalistes du jeu vidéo en particulier] ne servent effectivement que leurs propres intérêts. Mais les profanes, qui s’en apercevraient sans doute immédiatement dans n’importe quel autre cas (voir par exemple ce qu’ils pensent généralement des politiciens professionnels), ne s’en rendent apparemment pas tellement compte dans celui-là et, en tout cas, n’ont guère l’occasion de le faire savoir » [3].

Ce genre de remarque renvoie directement à l’un des reproches principaux que faisait Kraus à la presse libérale [4] et sous les coups duquel tombe également la presse du jeu vidéo en particulier [5]. En effet, comme le donne comprendre Bouveresse, Kraus tient pour essentielle la différence « qui doit être faite entre la défense explicite d’opinions erronées et la défense d’intérêts économiques et financiers inavoués » [6] : « Ce serait le progrès le plus important de la culture et de la morale, écrit Kraus, si nous en arrivions seulement au point que des opinions même erronées soient représentées dans nos quotidiens, au lieu d’intérêts. Mais, il est vrai, combattre pour des intérêts est l’essence de nos journaux : car ils vivent de cela » (Karl Kraus, Die Fackel, 60, 1900, p.5) .

Autrement dit, ce que Kraus considère comme particulièrement dangereux avec la presse libérale, ce n’est pas tant qu’elle mente [7], mais bien plutôt qu’elle se trouve, de façon constitutive et durable [8], tout à fait désintéressée par le problème de la vérité. C’est que, comme le rappelle Frankfurt dans son petit essai De l’art de dire des conneries (On bullshit), le mensonge garde toujours quelque lien avec la vérité : il est une contre-vérité. Pour mentir il s’agit de connaître (ou en tout cas de croire connaître) la vérité. L’honnête homme et le menteur partent tous les deux du principe que la réalité est à la fois définie et connaissable et qu’il existe une différence cruciale « entre une bonne et une mauvaise interprétation, et la possibilité dans certains cas de déterminer cette différence » [9] : « Personne ne peut mentir sans être persuadé de connaître la vérité […]. Un menteur tient compte de la vérité et, dans une certaine mesure, la respecte. Quand un honnête homme s’exprime, il ne dit que ce qu’il croit vrai ; de la même façon, un menteur pense obligatoirement que ses déclarations sont fausses […]. Lorsqu’ils mentent comme lorsqu’ils disent la vérité, les gens sont mus par leur vision du monde. Celle-ci leur sert de guide chaque fois qu’ils s’efforcent de décrire la réalité avec fidélité ou de manière trompeuse » [10].

Le type de discours que soutient la presse libérale et que soutient donc la presse de ce genre spécialisée dans le jeu vidéo, parce qu’il n’est qu’un discours d’intérêts (prioritairement économiques et financiers), n’est pas précisément ce que l’on appelle un mensonge, mais ce que Frankfurt appelle un baratin, a bullshit : « Cette absence de tout souci de vérité, cette indifférence à l’égard de la réalité des choses constituent l’essence même du baratin » [11]. Le baratineur « n’est ni du côté du vrai ni du côté du faux. À la différence de l’honnête homme et du menteur, il n’a pas les yeux fixés sur les faits, sauf s’ils peuvent l’aider à rendre son discours crédible. Il se moque de savoir s’il décrit correctement la réalité. Il se contente de choisir certains éléments ou d’en inventer d’autres en fonction de son objectif » [12]. (Cf. à ce propos les causeries de Rahan, testeur/critique chez www.gameblog.fr, journaliste qui a l’art d’éviter toutes les positions intermédiaires possibles que l’on trouve entre le marteau et l’enclume et qui se garde bien de vérifier ce qu’il énonce ...).

À titre d’exemple de bullshit, on peut se reporter à l’émission Warpzone n°29, diffusée sur www.jeuxvideo.fr, dans laquelle se trouve mobilisé Pierre Bourdieu et certaines de ses thèses à propos de la capacité qu’ont les journalistes de faire leur propre critique. La thèse du sociologue, sur ce point, est on ne peut plus claire : les journalistes ne peuvent effectuer eux-mêmes leur propre critique [13] pour des raisons (non exhaustives) qui tiennent, selon Bourdieu et pour le dire rapidement : 1) à la complexion particulière du champ journalistique et aux habitus associés 2) à la situation des journalistes dans la division du travail intellectuel 3) aux contraintes auxquelles les journalistes de la presse libérale sont soumis lorsqu’ils travaillent (peu de temps pour réaliser un article, formation limitée, forte pression, etc.). Bref, le raisonnement de Bourdieu est à peu près le suivant : tenir un discours critique c’est engendrer un discours objectif, visant à connaître ce que sont en eux-mêmes certains faits ; or, la possibilité d’engendrer ce genre de discours objectif requiert certaines conditions de possibilités pratiques que n’ont pas, au moins pour les raisons explicitées plus haut et selon Bourdieu, les individus opérants dans le champ journalistique [14] ; donc, les journalistes ne peuvent pas critiquer objectivement les journalistes. Le corollaire de ce raisonnement étant que la critique du journalisme par les journalistes représente au mieux un repositionnement stratégique tout à fait indifférent au problème de la vérité. Dès lors, l’utilisation qui est faite de Bourdieu dans l’émission que propose www.jeuxvidéo.fr est tout simplement insignifiante du point de vue du vrai et du faux : elle ne dit pas le vrai parce que la proposition qui est soutenue dans l’émission (« nous utilisons Bourdieu à des fins critiques ») devrait être corrigée (« nous ne pouvons pas critiquer la presse effectivement avec notre émission si nous comprenons la thèse de Bourdieu et n’avons plus qu’à faire silence ») et ne dit pas non plus le faux de façon délibérée. Il s’agit tout simplement d’un baratin au sens de Frankfurt. On est alors en droit de se demander le type d’information vidéoludique que l’on peut espérer retirer de tout ceci ? Ce que l’on constate plutôt avec cette émission, c’est que le seul type de synthèse dont est capable une telle presse est celle de la juxtaposition arbitraire et, pour tout dire, quelque peu racoleuse (warpzone et Bourdieu) : « Nous touchons ici directement à l’une des formes les plus significatives du cynisme généralisé et ordinaire qui caractérise, selon Sloterdijk, la pensée contemporaine, le « cynisme de l’information », cette espèce d’ « école de l’arbitraire », où l’on apprend à oublier tous les points de repère, toutes les asymétries et toutes les différences : « Pour la conscience qui se laisse informer de tous les côtés, tout devient problématique et tout devient égal » (Kritik der zynischen Vernunft, II, p. 559). Les mass-médias sont aujourd’hui en mesure de réaliser « ce dont la grande philosophie n’a jamais pu que rêver : la synthèse totale – au point zéro de l’intelligence, il est vrai, sous la forme d’une addition totale » et d’être « simultanément les héritiers de l’encyclopédie et du cirque » (Ibid., p. 570-571) [15].

Bienvenue à Silent Hill

Silent hill est une expérience de pensée dans laquelle on se demande ce qu’il adviendrait aux hommes s’ils vivaient dans un monde où il ne serait plus possible de distinguer le vrai du faux, un monde dans lequel les termes d’objectivité et de réalité seraient devenus tout à fait insignifiants. L’angoisse typique de Silent Hill, qui suggère que le protagoniste que l’on commande pourrait tout aussi bien être un cerveau dans une cuve [16], donne assez bien à comprendre les enjeux importants qui s’articulent autour du souci de la vérité et de la réalité auquel les journalistes du jeu vidéo ne portent pourtant guère d’intérêt. Il semble que cette espèce de personnes, tout comme les créateurs de Silent Hill (à la différence près que ceux-ci nous donnent à réfléchir !), nous place en effet dans un univers fumeux, où les objets et les discours semblent n’être que du vent. Le monde de Silent Hill est creux, fuyant, sans substance ni contenu ; les paroles des journalistes sont creuses, fuyantes, sans substance ni contenu.

Il y a donc des gens qui affirment dans leur pratique, qu’ils en soient conscients ou non, que l’on peut construire un discours à partir du présupposé que la vérité est sans intérêt et que la seule attitude correcte est celle qui consiste à dire à peu près n’importe quoi, n’importe comment du moment que cela est payé par de l’argent comptant puis fardé de beaux discours sur l’authenticité de la subjectivité : « La prolifération contemporaine du baratin a des sources […] profondes dans les diverses formes de scepticisme qui nient toute possibilité d’accéder à une réalité objective et par conséquent de connaître la nature véritable des choses. Ces doctrines « antiréalistes » sapent notre confiance dans la valeur des efforts désintéressés pour distinguer le vrai du faux, et même dans l’intelligibilité de la notion de recherche objective. Cette perte de confiance a entrainé un abandon de la discipline nécessaire à toute personne désireuse de se consacrer à l’idéal d’exactitude, au profit d’une autre sorte de discipline : celle que requiert l’idéal alternatif de sincérité. Au lieu d’essayer de parvenir à une représentation exacte du monde, l’individu s’efforce de donner une représentation honnête de lui-même. Convaincu que la réalité ne possède pas de valeur inhérente, qu’il pourrait essayer d’identifier comme la véritable nature des choses, il tente d’être fidèle à sa propre nature. C’est comme si, partant du principe qu’être fidèle à la réalité n’a aucun sens, il décidait d’être fidèle à lui-même. Pourtant, il est absurde d’imaginer que nous soyons nous-mêmes des êtres définis, et donc susceptibles d’inspirer des descriptions correctes ou incorrectes, si nous nous sommes d’abord montrés incapables de donner une définition précise de tout le reste. En tant qu’êtres conscients, nous n’existons que par rapport aux autres choses, et nous ne pouvons pas nous connaître sans les connaître aussi. En outre, aucune théorie ni aucune expérience ne soutient ce jugement extravagant selon lequel la vérité la plus facile à connaître pour un individu serait la sienne. Les faits qui nous concernent personnellement ne frappent ni par leur solidité ni par leur résistance aux assauts du scepticisme. Chacun sait que notre nature insaisissable, pour ne pas dire chimérique, est beaucoup moins stable que celle des autres choses. La sincérité [un équivalent est le terme "passionné"], par conséquent, c’est du baratin » [17].

Frankfurt ne pense pas spécialement que notre époque soit plus "baratineuse" qu’une autre, mais il pense en revanche que la prolifération contemporaine du baratin, qui nous place dans les rues de Silent Hill, a pour une part importante ses sources dans la presse libérale et le scepticisme qu’elle engendre quant à notre intérêt et capacité de dire quelque chose de vrai et de connaître les choses telles qu’elles sont. (Ce qui est peut-être plus caractéristique de l’époque c’est, comme le remarque Bouveresse, qu’ « [i]l se pourrait que nous soyons en train de passer et peut-être même déjà passés largement de l’individualisme à tendance intellectualiste à un individualisme de l’impression, du sentiment et de l’émotion, qui entraine avec lui un certain droit à l’incompétence, un droit de ne pas essayer de savoir, pour autant que c’est possible (mais toujours uniquement de croire, sans se poser la question de la justification), de ne pas raisonner et de ne pas réfléchir […] ») [18].

Bref, le danger de la presse du jeu vidéo n’est pas celui du mensonge, mais celui du baratin, celui qui consiste à nous faire courir derrière des fantômes et a émousser la conscience de ce que les enjeux publics, qui s’articulent autour du problème de la vérité, sont aussi nos enjeux personnels à chacun : « Les baratineurs se présentent comme des gens uniquement désireux de transmettre des informations, alors qu’il n’en est rien. Au contraire, ce sont avant tout des charlatans dont les paroles visent à manipuler l’opinion et l’attitude de leurs interlocuteurs. Ce qu’il leur importe d’abord, c’est de prononcer des mots efficaces au regard de cette manipulation. Par conséquent, le fait que ces paroles soient vraies ou fausses les laisse indifférents. [… ] Le baratin constitue une menace plus insidieuse encore que le mensonge dans la conduite d’une vie civilisée. […] Il me paraît encore plus évident qu’un degré supérieur de civilisation repose sur la présentation honnête et lucide des faits, et sur la volonté obstinée de déterminer avec exactitude leur réalité. Faute de quoi les sciences naturelles et sociales, tout comme la conduite des affaires publiques, sont vouées à l’échec. Il en est de même pour les beaux-arts et les arts appliqués. Curieusement, nous vivons à une époque où beaucoup d’individus assez cultivés estiment que la vérité ne mérite aucun respect particulier. Chacun sait, bien entendu, que cette attitude cavalière est plus ou moins endémique chez les journalistes et les politiciens, deux catégories humaines dont les membres se complaisent dans la production de baratin, de mensonges et de toutes les formes d’escroqueries et d’impostures à leur disposition. Cela n’est pas nouveau, et nous y sommes habitués » [19].

Si la presse du jeu vidéo voulait bien se montrer capable d’apprendre quelque chose, elle constaterait assez rapidement qu’elle est en grande partie responsable de la brume qui étouffe Silent Hill, c’est-à-dire du discrédit et de l’incompréhension qui entourent son objet parce qu’elle ne fait guère l’effort de le traiter comme tel (Cf. à ce propos ce traitement du jeu publié par Libération).

Et pis alors, ce ne sont que des jeux vidéo !

Les questions que suscitent ce genre d’article sont, pour résumer, à peu près les suivantes : « a-t-on ou non le devoir de s’attaquer à la corruption ? Cela vaut-il ou non la peine de le faire ? Et avec quelle chance de succès le fait-on ? » [20]. Le mode d’écriture polémique suscite quant à lui deux objections supplémentaires, excessivement stupides, et qui consistent, d’une part, à faire remarquer que ce genre de travail est éminemment destructeur et que, par conséquent – ô miracle des définitions ! - il ne produit rien de bon et que, d’autre part, il ne fait qu’"enfoncer des portes ouvertes". (Cf. pour un pot pourri de toutes ces "objections" cette discussion sur le forum de www.planetjeux.net).

On pourrait d’emblée rétorquer que pratiquer la conspiration du silence sur la corruption et la bêtise, ne pas dénoncer l’imposture aussi fort que possible, est tout simplement une façon de se rendre coresponsable de son éventuelle victoire, tout au moins de son indéniable réussite. « Kraus a toujours souligné, au contraire, qu’il y a justement quelque chose d’éminemment « positif » dans une démarche qui s’efforce de traîner sur le devant de la scène des individus nuisibles typiques qui agissent impunément derrière la protection du rideau qu’on appelle » [21]« état de choses ». Par ailleurs, il faut avoir une vision particulièrement corporatiste, voire élitiste, du jeu vidéo et une insensibilité à peu près complète à la chose publique pour ne pas remarquer que, même de façon modeste et sur un objet de divertissement comme celui-ci, il s’agit de lutter, comme le rappelait Castoriadis à propos d’une autre espèce de démission, contre « la honteuse dégradation de la fonction critique » [22] dont les lecteurs sont aussi responsables : « le système dans et par lequel il y a ces camelotes doit être combattu dans chacune de ses manifestations [23]. Nous avons à lutter pour la préservation d’un authentique espace public de pensée contre les pouvoirs de l’État, mais aussi contre le bluff, la démagogie et la prostitution de l’esprit » [24].

A cela il est aisé de répondre qu’il y a peu de chance de changer quoi que ce soit de cette façon et que les beaux discours sur « la méchanceté de l’homme » ou la « décadence de l’époque » ne sont que des gémissements aussi ridicules que vains. A ce genre de reproche, comme le rappelle Bouveresse, Kraus répondait que, d’une part, « mettre en colère les canailles qu’on ne peut pas améliorer est aussi un but éthique » (Kraus, Die Fackel, N° 82, 1901, p. 2) et que, d’autre part, aux attentes déraisonnables qui voudraient que l’on changeât à peu près tout en peu de temps, Kraus "oppose sa conviction que ce qu’il fait est le minimum qui, de toute façon, doit d’abord être fait" [25] et fait sans relâche : « Eh bien, l’ « élimination des maux » est une chose que, même si j’étais mieux soutenu […], je ne peux pas décréter moi-même. Mais je ne crois pas non plus que les gens s’habituent aux maux que l’on ne fait que révéler, et n’élimine jamais. Je crois plutôt qu’ils s’habituent aux maux qu’on ne révèle même pas, et s’en déshabituent d’autant plus qu’on les révèle plus souvent. Car la familiarité avec les maux est le pire de tous les maux, et plus on fait pénétrer dans l’esprit des hommes que la presse moderne représente un danger pour la culture, mieux on les immunise. Mais même avec les gens qui « ne s’étonnent plus de rien », on ne perd pas sa peine. Finalement même eux ne seront pas suffisamment « abêtis » pour ne pas s’étonner de la parution d’un » [26] baratin présenté comme une critique ; et ce n’est sans doute pas d’abord de leur dénonciation sous le mode d’écriture polémique, mais plus certainement du laisser-faire et du cynisme que s’accommodent corruption et baratin.

Un autre reproche consiste à soutenir que celui qui utilise le mode d’écriture polémique contre ce genre de presse gaspille en réalité son temps et son énergie à des choses de peu d’importance, temps et énergie qu’il ferait mieux d’employer à de plus nobles fins, plus « positives », à savoir : plutôt que de tâcher de critiquer et de ridiculiser ce genre de presse, il serait plus judicieux d’élaborer votre propre conception du jeu vidéo et de construire, de votre côté et/ou avec d’autres, une vision nouvelle du jeu vidéo, plus en accord avec vos principes. Ceux qui dressent ce genre de reproches [27] semblent penser que les formes dégradées de la critique qui prolifèrent dans le monde de la culture en général et dans celui du jeu vidéo en particulier – où c’est presque une règle d’être bête, c’est-à-dire indifférent à la vérité et l’objectivité de ce que l’on peut dire – sont sans relation avec ce qui peut être considéré comme un véritable travail critique et sans aucun effet sur lui. Ce genre de position est tout simplement fausse, ne serait-ce que parce que : 1, ce genre de critiques dégradées rend à peu près impossible l’accès à certaines productions vidéoludiques ou de poser certaines questions 2, la mainmise de ce genre de journalisme à intérêts publicitaires ne peut qu’entraîner progressivement un effondrement de l’autonomie du monde de la création par rapport à celui des médias ainsi qu’une confiscation progressive de la puissance créatrice des machines, face auxquelles les joueurs sont de plus en plus réduits à n’être que de simples automates 3, ce genre de presse, en toute incompétence, s’érige comme autant de tribunaux jugeant sans appel de ce qui compte ou de ce qui ne compte pas dans le domaine où elle sévit [28] 4, ce genre de critiques dégradées rend apathique face aux mots d’enflures qui détruisent tout rapport consistant à la signification et au langage (effets d’annonce, mots vidés de leur sens, etc.), etc.

On commet une faute épistémique quand, dans une activité comme la critique, on manque à ses devoirs envers l’objectivité et que l’on déclare, crânement, que chercher la vérité en son domaine est une entreprise absurde ou à peine plus digne que la recherche de n’importe quoi d’autre, c’est-à-dire prioritairement, le prestige, le succès, l’argent, etc. Quelles fautes épistémiques sont commises ? On peut reprendre sur ce point les déclarations de Rahan qui affirme deux idées contradictoires entre elles [29], ou bien le fait de n’instruire sa pensée qu’au moyen des préjugés favorables que l’on nourrit a l’égard de son propre moi et ne choisir que les exemples les plus susceptibles de justifier ses remarques arbitraires, ou bien traiter de sujets sur lesquels on n’a pas fait l’effort de se rendre compétent, etc. Mais l’idée de juger un jeu vidéo sur sa valeur intrinsèque et de se demander quel est le sens de ce qu’il donne à jouer est tout à fait incongrue. Seul compte d’être présent au bon moment au bon endroit et de faire entendre sa voix dans le débat le plus chic du jour, c’est-à-dire concourir à la fabrique des évènements utiles pour son propre intérêt ou celui de sa profession. Dans ce marasme, il semble que le mode d’écriture polémique soit plus que justifier et il semble qu’il doive être exercé avec acharnement, car il est censé rendre inacceptable et ridicule ce à quoi nous sommes à ce point habitués que cela ne nous a jamais choqué ou ne parvient plus à nous choquer.

La critique de ce genre de presse est enfin sujette à une dernière objection, qui est de loin la plus stupéfiante et la plus contradictoire : « Comme il arrive toujours en pareil cas, Kraus a été, bien sûr, accusé de ne faire que répéter des choses que tout le monde sait : Théodor Reik, par exemple, lui a reproché […] : « Jamais jusqu’ici on a enfoncé avec un cri de triomphe plus grand des portes plus ouvertes » (Kraus, Die Fackel, N° 357, 1912, p. 52). Cet argument est si stupide qu’on se demande comment il peut être utilisé aussi régulièrement, en particulier par la presse contre ses critiques. Mais il y a apparemment un nombre toujours aussi grand de gens qui croient qu’il suffit qu’un mal soit bien connu pour qu’il devienne inutile d’essayer de le corriger. C’est évidemment Kraus qui avait raison de penser que les maux les plus connus sont justement ceux qu’il faut rappeler sans cesse et combattre sans répit » [30]. Seul un mode de pensée journalistique peut croire qu’une critique significative et pertinente doit être nouvelle et changer à peu près aussi souvent que la une des quotidiens ... C’est précisément la force du baratin et des baratineurs que de pouvoir compter sur la démission critique et l’absence de sensibilité à la vérité, la signification et la chose publique. Il semble que, à la façon du héros de Silent Hill qui recherche un objet que toute une ville s’efforce de faire disparaître, il faille persévérer malgré tout.

« To vex rogues, though it will not amend them » [31]...

par Tonton

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Notes


[1Jacques Bouveresse, Rationalité et cynisme, 4, Le professionnalisme, la critique et les « paradoxes de l’opulence », Minuit, 1984, p. 189

[2Les journalistes généralistes choisissent avec soin leurs « experts » en jeu vidéo …

[3Jacques Bouveresse, Rationalité et cynisme, 4, Le professionnalisme, la critique et les « paradoxes de l’opulence », Minuit, 1984, p. 190

[4La presse libérale, pour Kraus, désigne, négativement, cette presse qui n’est pas indépendante économiquement et financièrement et, positivement, cette presse qui vit grâce et pour les recettes publicitaires, bref, cette presse qui est un des rouages essentiels dans le système du marché universel

[5Cf., par exemple, les discussions autour du rachat de gameblog.fr par Ankama

[6Jacques Bouveresse, Schmock ou le triomphe du journalisme, La grande bataille de Karl Kraus, Chapitre V, Où se situe le vrai danger ?, Seuil, 2001, p. 117

[7Se défendre de mentir, ou la croyance selon laquelle le reproche qui serait fait à la presse serait d’abord celui de mentir, permet à celle-là de se tirer d’affaire à moindres frais …

[8Cf. à ce propos l’article d’Eidolon

[9Harry G. Frankfurt, De l’art de dire des conneries, 10/18, 2006, p. 70

[10Ibid., pp. 65 et 69

[11Ibid., p. 46

[12Ibid., p. 66

[13Il faudrait être plus précis et compléter cette thèse en rappelant que, pour Bourdieu, les journalistes représentent même un obstacle à la critique, mais expliciter pourquoi le sociologue en vient à affirmer ce genre de chose nous mènerait trop loin. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler toutefois que l’une des problématiques les plus importantes du travail de sociologie de Pierre Bourdieu - et c’est à l’intérieur de celle-ci que prend sens la critique particulière du journalisme, que le sociologue ne professe pas par pure méchanceté et/ou de façon arbitraire ! - consiste à comprendre les mécanismes de formation et la logique de fonctionnement d’espaces sociaux dans lesquels il est possible de rechercher la vérité et d’élaborer un discours objectif : Comment la recherche de la vérité est-elle socialement possible ? Comment fonctionne, du point de vue des espaces sociaux, la production de quelque chose comme une objectivité digne de ce nom (que les conditions de possibilité pratiques permettant la production de la connaissance vraie soient socialement construites n’implique absolument pas que l’objectivité soit elle-même une construction sociale !) ? Il n’est guère utile de rappeler que pour le sociologue, comprendre ce genre d’espaces, ces champs (qu’il considérait comme des univers, tout à la fois, extrêmement précieux et extrêmement fragiles), comprendre leur genèse et leurs mécanismes de fonctionnement, était extrêmement important et se traduisait par un engagement effectif pour leur défense (en général, l’engagement de Bourdieu pour l’Ecole) et par la compréhension de ce qui pouvait faire obstacle à leur préservation (par exemple, l’extension de la loi de l’argent et du profit, par le biais du journalisme, aux champs scientifiques, littéraires, artistiques, etc.). Cf. sur ce point Bourdieu, Contre-feux 2, La culture et en danger, Raisons d’Agir, 2001, pp. 75-91

[14...conditions de possibilité pratiques qu’ils concourent même à faire disparaître. Cf. à ce propos Sur la télévision dont la vidéo n’est pas difficile à trouver sur le net

[15Jacques Bouveresse, Rationalité et cynisme, 4, Le professionnalisme, la critique et les « paradoxes de l’opulence », 2, La philosophie à l’école du journalisme, Minuit, 1984, p. 198

[16« Supposons qu’un être humain (vous pouvez supposer qu’il s’agit de vous-même) a été soumis à une opération par un savant fou. Le cerveau de la personne en question (votre cerveau) a été séparé de son corps et placé dans une cuve contenant une solution nutritive qui le maintient en vie. Les terminaisons nerveuses ont été reliées à un super-ordinateur scientifique qui procure à la personne-cerveau l’illusion que tout est normal. Il semble y avoir des gens, des objets, un ciel, etc. Mais en fait tout ce que la personne (vous-même) perçoit est le résultat d’impulsions électroniques que l’ordinateur envoie aux terminaisons nerveuses. L’ordinateur est si intelligent que si la personne essaye de lever la main, l’ordinateur lui fait « voir » et « sentir » qu’elle lève la main. En plus, en modifiant le programme le savant fou peut faire « percevoir » (halluciner) par la victime toutes les situations qu’il désire. La victime pourrait justement avoir l’impression d’être assise en train de lire ce paragraphe qui raconte l’histoire amusante mais plutôt absurde d’un savant fou qui sépare les cerveaux des corps et qui les place dans une cuve contenant des éléments nutritifs qui les gardent en vie [etc.] […]. Lorsque l’on évoque ce genre de possibilité […] l’idée, bien sûr, est de soulever […] le problème classique du scepticisme vis-à-vis du monde extérieur [cf. le Malin Génie de Descartes]. Comment savez-vous que vous ne vous trouvez pas dans cette situation ? » Hilary Putnam, Raison, vérité et histoire, Minuit, 1984, I, Des cerveaux dans une cuve, Le cas des cerveaux dans une cuve, pp. 15-16

[17Harry G. Frankfurt, De l’art de dire des conneries, 10/18, 2006, pp. 73,74,75

[18Jacques Bouveresse, Peut-on ne pas croire ? Sur la vérité, la croyance et la foi, Faut-il défendre la religion ?, XIII, Les anciens et les nouveaux dieux, Agone, 2007, p. 207

[19Harry G. Frankfurt, De la vérité, 10/18, pp. 9-10 et pp. 20-21

[20Jacques Bouveresse, Schmock ou le triomphe du journalisme, La grande bataille de Karl Kraus, Chapitre VIII, Kraus a-t-il réussi ou échoué ?, Seuil, 2001, p. 154

[21Ibid., p. 155

[22Cornélius Castoriadis, Domaines de l’homme, Les carrefours du labyrinthe, 2, L’industrie du vide, Seuil, 1986, p. 33

[23c’est nous qui soulignons

[24Ibid., p. 40

[25Jacques Bouveresse, Schmock ou le triomphe du journalisme, La grande bataille de Karl Kraus, Chapitre VIII, Kraus a-t-il réussi ou échoué ?, Seuil, 2001, p. 156

[26Kraus, Die Fackel, N° 118, 1902, p. 12-13, cité par Jacques Bouveresse in Schmock ou le triomphe du journalisme, La grande bataille de Karl Kraus, Chapitre VIII, Kraus a-t-il réussi ou échoué ?, Seuil, 2001, p. 156

[27Nous nous appuyons très largement sur la préface rédigée par Jean-Jacques Rosat au IVe tome des Essais de Jacques Bouveresse, Pourquoi pas des philosophes ?, Agone, 2004

[28Sur ce point, l’objection classique est de dire que l’on surestime l’influence de la presse, comme l’atteste la reprise d’une enquête sur les facteurs déterminant l’achat d’un jeu vidéo dans les colonnes, entre autres, de www.jeuxvidéo.fr et www.gameblog.fr, et que par conséquent les critiques visant à dénoncer l’influence néfaste de ce genre de presse sur les lecteurs ne sont pas fondées … Or, il s’agit ici de distinguer, pour ainsi dire, entre influence directe de la presse sur le choix du consommateur et influence indirecte ou fonction de censure que ce genre de presse accomplit : elle enterre en effet sous le silence tout ce qui n’est pas à la mode, tout ce qui est difficile et tout ce qui ne va pas dans le sens de ses intérêts publicitaires les plus immédiats. Ainsi, quand bien même la presse ne serait pas le facteur le plus influent dans le choix fait par les consommateurs lorsqu’il s’agit d’acheter, elle reste absolument déterminante parce qu’elle est suffisamment puissante pour imposer ce qui est digne d’intérêt, c’est-à-dire imposer ses propres intérêts sous la forme de ce qu’il est possible de choisir, en termes d’achat, pour le consommateur. Autrement dit, si ce n’est pas la presse qui détermine prioritairement l’achat de tel ou tel jeu, c’est-à-dire une action ponctuelle dans un cadre donné, c’est elle qui est en grande partie déterminante dans la construction des choix d’achats possibles, c’est-à-dire le cadre des possibles éligibles à un instant donné : présence de tel ou tel jeu, etc.

[29Il est aisé de comprendre pourquoi Rahan se contredit si l’on se souvient de l’argument traditionnel que l’on utilise dans ce genre de cas (Rahan se positionne du côté des subjectivistes ou des relativistes) : « Voici la présentation élégante que donne Thomas Nagel de cet argument traditionnel (Nagel utilise les termes « subjectif » et « objectif » [comme synonymes respectifs de] « relatif » et « absolu ») : « L’affirmation « Tout est subjectif » est nécessairement absurde, car elle doit être elle-même soit subjective, soit objective. Or elle ne saurait être objective car dans ce cas, si elle était vraie, elle serait fausse. Et elle ne saurait être non plus subjective, car, dans ce cas, elle ne serait incompatible avec aucune affirmation objective, y compris l’affirmation selon laquelle elle est elle-même objectivement fausse. Il y a bien des subjectivistes […] pour prétendre que le subjectivisme s’applique aussi à lui-même. Mais une telle affirmation n’appelle aucune réponse, puisqu’elle ne fait qu’exprimer ce qu’il plaît au subjectiviste de dire. Si ce dernier nous demande de l’approuver, nous n’avons pas à lui donner la moindre raison pour refuser, car il ne nous a lui-même donné aucune raison pour accepter » Thomas Nagel, The Last Word, Oxford University Press, 1997, p. 15, cité par Paul Boghossian in La peur de savoir, sur le relativisme et le constructivisme de la connaissance, Agone, 2009, p. 65-66

[30Jacques Bouveresse, Schmock ou le triomphe du journalisme, La grande bataille de Karl Kraus, Chapitre VIII, Kraus a-t-il réussi ou échoué ?, Seuil, 2001, p. 159-160

[31« Contrarier les coquins, même si cela ne les réformera pas » Jonathan Swift